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22 mars 2013 5 22 /03 /mars /2013 16:16

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Bizarrement, je n’étais jamais allé à Londres. Bizarrement, je n’étais jamais allé en Angleterre. Enfin, si, un peu. C’était il y a un peu moins de trente ans, pour un voyage scolaire, en sixième. C’était en 1985 sûrement. En juin peut-être bien.

Je me souviens du goût des chips mangées sur le bateau, de la nausée, un peu, pendant la traversée. Puis au-delà, pas tant de choses. Là-bas, j’étais hébergé avec un copain blondinet (Ludo ou Ludovic, il me semble) dans une "famille", comme on disait. On jouait au foot dans le jardin, en fin d’après-midi. On avait cassé un carreau – je crois que j’avais marqué – on avait fait comme si de rien n’était, et le lendemain matin, quand notre hôte nous avait réprimandé, la barrière de la langue, face à ses reproches, maladroitement érigée, nous avait bien arrangé. Pourtant, je me souviens de la honte. Du rouge au front, des oreilles qui chauffent. De son regard, de son air déçu à l’heure de se dire au revoir. Y avait-il des enfants dans cette famille, je ne sais plus.

Plus tôt, en groupe, avec cette classe dont je ne me rappelle pas vraiment (ma première sixième alors, pas la deuxième – oui, j’ai redoublé), on avait visité Westminster, on avait vu Big Ben. On était allé, plus loin, mais où ?, dans un endroit avec des machines à sous. J’avais joué. À douze ans. Bizarre. Pas loin, un lac ou un étang. Je me rappelle avoir fait du pédalo. Ça m’avait plu. Quand, la semaine dernière, je proposais à Hélène, dans Hyde Park, d’en faire un tour (de pédalo), forcément, elle ne pouvait pas comprendre. On n’en a pas fait. La nostalgie a ses limites. Qu’avais-je rapporté de Londres ? Un torchon (immonde…) avec les monuments dessinés dessus, qui, longtemps, abrita de la poussière mon CPC464.

En 1985, à Londres, je ne m’intéressais pas aux disquaires, encore moins au rock anglais et à son histoire flamboyante. Le film Highlander, porte d’entrée vers un groupe local alors au sommet de la gloire, ne sortirait que l’année suivante. Connaissais-je Queen ? Avais-je déjà écouté Queen Live Killers, ce double vinyle emprunté à la discothèque (on ne parlait pas encore de médiathèque) et très vite copié sur cassette. Je ne sais plus. Je n’aime pas ne plus savoir. En 1985, pourtant, à Londres, j’ai acheté une cassette, je le sais. Une seule. Je l’ai encore. Dans un bac à vinyles de Brick Lane, j’ai revu cet album dimanche dernier. Sans doute s’en est-il vendu des pelletées là-bas. Pas de quoi être fier : c’était Fantastic !, le premier album de Wham !, disque qui n’était pas sorti en France et que j’étais trop content, en 1985, de trouver là-bas, moi qui était fou de Wake Me Up Before You Go-Go et de l’album Make it Big… Avais-je un Walkman sur place ? Avais-je écouté la cassette là-bas ou avais-je dû attendre le retour à Paris ? Je ne sais plus trop. Bizarre comme certains souvenirs de l’époque sont nets et précis (les films, les salles de cinéma où je les ai vus, par exemple) et comme ce voyage de quelques jours ne reflète aujourd’hui que quelques réminiscences nébuleuses.

Vingt huit ans sont passés sans que je retourne à Londres. J’en ai eu envie souvent. Mais l’occasion ne s’est jamais présentée. Je suis allé ailleurs. Londres demeurait une sorte de fantasme confortable car accessible. Trop accessible ? 40 ans. Un beau cadeau. Elle. Moi. Nous. J’y suis retourné. C’était évidemment comme si je n’y étais jamais allé. Pas grand-chose de commun entre moi aujourd’hui et le freluquet de douze ans. On n’est pas allé à Westminster. On a à peine aperçu Big Ben. On a snobé Buckingham Palace. Je m’en foutais. Par contre, j’ai vu Primrose Hill, Camden, Notting Hill, Brick Lane, la Tate Modern, Hyde Park, Regent Park. Tout ça d’un coup pour la première fois. J’ai marché sous la pluie. J’ai vu Baker Street. Je n’ai pas vu de coucher de soleil à Waterloo. Je suis ressorti du London Beatles Store sans avoir rien acheté. J’ai résisté au body AC/DC pour mon petit Lou. Je ne suis pas allé voir We Will Rock You ni Thriller ni Singing in the Rain (j’aurais aimé, quand même, voir l’une de ces trois comédies musicales mais j’ai trop tergiversé). Par contre, j’ai sali mes doigts dans les bacs à vinyles, profité de la liquidation du stock du HMV de Picadilly Circus (c’est toujours triste un magasin de disques qui ferme). C’était bien. C’était mieux que ça. Je m’en souviendrai mieux que la première fois, c’est sûr. Et quelque chose me dit que je n’attendrai pas 28 ans pour retourner là-bas.


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10 mai 2012 4 10 /05 /mai /2012 15:00

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À défaut d'écrire et d'alimenter ce blog, le temps d'une pause, reprendre, réorganiser, corriger et compiler...

 

Un livre, un autre... Et sa quatrième de couverture :

 

"Depuis quelques années, on a pris l’habitude d’écrire sur la musique. Plus spécifiquement qu’avant, disons… Écrire autrement… Sur un blog, mais ailleurs aussi…
Écrire sur des clips, sur des films, sur des concerts, sur des disques. Interroger, par la bande, et à travers l’écriture, son propre rapport à la musique et au rock.
Pendant ces quelques années, on n’a cessé, indirectement, d’y dialoguer avec soi-même, avec ses souvenirs, avec ses envies, de s’y mettre en scène peut-être.
De Bruce Springsteen à Philippe Katerine, de Michel Polnareff à Yves Simon, de Kylie Minogue à Daft Punk, de Michel Gondry à Spike Jonze, quelques figures familières ont balisé ce territoire intime.
Reprendre certains de ces textes aujourd’hui, les assembler a posteriori, c’est surtout envisager cette poignée d’années au prisme d’enthousiasmes, de regrets et d’interrogations qui dessinent comme un journal de cette période. Comme un portrait peut-être aussi…"

 

 

Échantillonnage, c'est donc, vous l'aurez compris, une sélection de billets de 7and7is ou d'articles parus dans Bref ou sur le site Objectif cinéma. Une manière de revenir sur six ans, et même un peu plus, d'écriture sur la musique. En voici le sommaire...

 

Première partie

« Les bandes du sous-sol »

et autres considérations sur le clip…

L’angoisse de la popstar en son miroir      9

Virée nocturne avec l’homme à la tête de chien    13

Spinning Around : La toupie pop    22

Figures imposées    31

Éloge du franchissement    39

Sabotages : de la B.O. au clip    48

Clip et méta-commentaire    59

Let’s Dance    67

Avatars    75

Avatars (suite et fin)    81

 

Les mises en abyme de Michel Gondry    87

Fashion Music    94

Notre supplément « Style et tendances »    96

Provoc partout, Justice nulle part    99

 

Deuxième partie

24 images/seconde

One + One de Jean-Luc Godard   105

Les invisibles de Thierry Jousse   108

Memory Lane de Mikhaël Hers   112

Mods de Serge Bozon   116

Coffee and Cigarettes de Jim Jarmusch   121

Académisme punk, le tombeau de Joe Strummer   124

About a Son de A.J. Schnack   128

Meg White, tel un fantôme…   132

Who Are You ? – I’m Not There de Todd Haynes   135

Led Zeppelin, Live at the Royal Albert Hall   141

Tenacious D in The Pick of Destiny   144

Idlewild, du disque au film   146

Edwards, Mancini, les femmes et les chansons   149

Violent Days de Lucille Chaufour   151

Serge Gainsbourg (vie héroïque) de Joann Sfar   154

Trois chansons, Somewhere…   158

 

Troisième partie

Sillons…

Charlotte/Carlotta   163

Slalom Dame   165

Dionysos à poil !   167

V.F. et méta-chanson   170

Daft Punk – Alive   175

Exit Music (for a CD)   179

Électricité statique   184

Du mauvais goût appliqué au rock   187

Les Mouais Mouais Mouais   190

Jeff Healey Blues   194

Merci pour la joie   196

Nos retrouvailles   198

Baxter Dury – Happy Soup   202

 

Quatrième partie

Bruce et moi…

Lettre à un E Street Buddy   207

Variété internationale   211

Un rituel…   215

Springsteen and the movies   217

Contorsions, paradoxes temporels et overdubs   224

Wrecking Ball, l’Amérique des fantômes   233

 

Cinquième partie

Katerine ou le mal-entendu

Peau de cochon   243

Katerine tombe la chemise   246

Retour de glam   249

Je suis un no man’s land de Thierry Jousse   252

 

Sixième partie

Polnaroïd

Du bon usage des sosies   259

Michel Polnareff à Bercy   261

La cape   268

 

Septième partie

Live !!!

Instantané   275

Places assises garanties   277

Rock’n’roll Attitude (The Hives)   279

Rage Against the Machine à Bercy   281

Assaut   288

… de la même couleur que mon papier peint…   291

Erratum (J.C. Superstar)   295

Supergrass, le dernier concert   297

Jon Spencer Blues Explosion à Rock en Seine     299

Time Machine   302

Ce tabouret…   306

Le jour où j’ai dû écouter Obladi Oblada en entier   308

Arnaud Fleurent-Didier au Méry     311

Yves Simon à l’Olympia   314

 

Huitième partie

Raconte-toi

Raconte-toi   319

Rockollection (Like a Steak Machine de Fabcaro)   321

Nightclubbing   323

Bouge de là, notes sur un déménagement   327

La chasse aux doublons   331

Un automne 96   334

 

 

Commander Échantillonnage : http://www.thebookedition.com/echantillonnage-de-stephane-kahn-p-77379.html

 

Et toujours disponible, Songbook : http://www.thebookedition.com/songbook-stephane-kahn-p-71312.html


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4 janvier 2012 3 04 /01 /janvier /2012 20:00

 

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Fidèles lectrices et lecteurs, vous en rêviez, le voilà...

 

SONGBOOK
"Un livre comme un double album vinyle, un recueil de textes envisagés comme autant de chansons.
Une approche impressionniste et pop refusant de choisir entre souvenirs intimes, fiction, hommage ou bref essai, pour, au final, évoquer surtout la place des disques, du rock ou des chansons dans nos vies."

 

Songbook, c'est donc un petit recueil de 100 pages, auto-édité, reprenant (et remaniant) quatorze textes publiés sur ce blog entre 2007 et 2009, agrémentés d’un inédit (parce que sur toutes les compilations, il y a un inédit, vous le savez bien...).

J'ai reçu quelques exemplaires ce matin, il est très beau.

Alors, si ça vous tente d'avoir chez vous un petit livre signé Ska, c'est par là :
http://www.thebookedition.com/songbook-stephane-kahn-p-71312.html


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2 septembre 2010 4 02 /09 /septembre /2010 17:16

 

Ce fut comme un rituel. Chaque matin. Du jeudi 12 août 2010 au mercredi suivant. Chaque matin, le même trajet. De la maison à la maternité. Pigalle, La Chapelle, la longue correspondance jusqu’à Gare du Nord, puis le RER jusqu’à Port Royal. Marcher un peu ensuite dans ce mois d’août en demi-teintes, gris souvent, pluvieux parfois, ensoleillé de temps en temps.

 

Et chaque matin, dans les oreilles, le même disque.

 

Le choix ne fut pas prémédité. Il en fallait un qui fut à la hauteur de l’événement. Il s’imposa le premier jour. Cela ne pouvait être que lui. Bruce Springsteen & the E Street Band. Hammersmith Odeon. 1975.

1975. Cette année-là, j’avais deux ans. Trente cinq ans plus tard, le matin de ta naissance, rejoignant ta mère pour notre jour le plus long, c’était ce disque-là que je choisissais d’écouter. Une évidence tout simplement. À tel point que je n’ai eu, durant cette semaine, aucune envie d’écouter quoi que ce soit d’autre pour m'accompagner dans mes trajets matinaux ou mes tardifs retours nocturnes. Une exception,  si, toutefois, comme pour boucler la boucle les derniers jours, avec ce live récent enregistré dans la même ville d’Angleterre en 2009 : London Calling, un disque qu’il serait injuste de comparer avec l’enregistrement de 1975, certes, mais témoignant encore de la vitalité, de la générosité de Springsteen et de son groupe. Ces matins d’exception, ces premiers jours de ta vie, Lola, même les quelques morceaux égarés là de Working on a Dream (son médiocre dernier album) sonnaient presque bien. Et ce fut, je m’en souviens, un beau moment que de rallier la maternité sous la pluie tandis que Bruce chantait Waiting on a Sunny Day, une chanson un peu niaise, je te l'accorde, mais tombant tant à propos. Oui, la paternité vous met dans de ces états bizarres…

Je ne me souviendrai peut-être pas que lorsque tu es née je lisais enfin Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee, que je dévorais les trois tomes d’Il était une fois en France de Nury et Vallée, mais je sais que je me souviendrai très précisément de ces quelques morceaux live tournant dans mon baladeur. Thunder Road, Jungleland, Rosalita (Come Out Tonight), Backstreets, She’s the One... Les mêmes d’ailleurs, peu ou prou, que ce premier été passé loin de ta mère, deux ans plus tôt, quand la lecture d’une riche biographie de Bruce Springsteen* et la redécouverte des faces B et des recoins d’une discographie sublime venaient un peu calmer l'attente de nos retrouvailles…

Oui... Il faut croire que, dans une vie d’homme, un mec comme Springsteen et des disques comme Nebraska ou Born to Run sont à la hauteur des plus douces rencontres, des plus beaux moments…

 

 

 

Ecouter l’album ici

En savoir plus par



Bonus Tracks : Une lettre à un E Street Buddy, Le désamour et Working on a Dream

 

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14 janvier 2009 3 14 /01 /janvier /2009 11:49

Pop entre dans la pièce en fredonnant la chanson d’un film revu quelques jours plus tôt. Rock fait encore la gueule, monte le volume de son téléviseur pourrave. Depuis quelques mois déjà, il ne reconnaît plus Pop. Ils étaient pourtant comme cul et chemise avant…
Qu’est-ce qui lui arrive à Pop ? Cette chanson débile... De la putain de variét’ ! Il écoute vraiment n’importe quoi…
Car Pop est amoureux. L’autre jour, déjà, tandis que Rock rentrait de sa soirée de nouvel an, avec The Black Angels dans les oreilles, Pop avait étrenné 2009 dans l’appart’, lové dans les bras de Folk, du soleil et de la tendresse plein la tête. Ils avaient goûté, pour entamer l’année, un conte en couleurs ponctué de chansons délicieuses, puis s’étaient endormis. En ouvrant la porte, cuit au petit matin, Rock croyait s’être trompé d’appartement. Et non, pourtant, c’était bien Pop, béat, qui était là, endormi avec Folk sur le canapé. Qu’elle fasse comme chez elle, surtout !, avait-il pensé en refermant la porte d’entrée. Oui, Rock et Folk ne s’étaient jamais vraiment supportés…

À cette heure, donc, la chanson qui trotte encore dans la tête de Pop est d’autant plus délectable qu’elle lui ouvre l’appétit. Catherine Deneuve – ou plutôt sa doublure voix – y détaille par le menu la recette du cake d’amour. L’art du cinéaste ne connaît pas la Demy mesure. Le kitsch de Peau d’âne passe mal aux yeux de son colocataire, comme une pâtisserie trop sucrée. Lui, attablé devant la pizza qu’il vient de se faire livrer, les doigts graisseux, il préfère les films de genre. Pas les contes. Non. Les films d’horreur, les films policiers, les films d’action, ceux où ça gicle, où ça hurle, où ça dépèce. Le cinéma envisagé tel un riff primaire. Pop, des fois – souvent même ! – il aime bien ça aussi quand ça dépote. Il est d’accord avec Rock d’ailleurs : Carpenter, Cronenberg, Friedkin, de Palma et Lynch sont de grands cinéastes (il est moins convaincu par Ferrara, alors que Rock, bêtement, considère qu’un type se comportant dans le civil comme un punk ne peut être qu’un génie). Mais il en a quand même marre de ces soirées où, promiscuité oblige, il doit s’enquiller les séries B médiocres. Il aimerait bien montrer à Goth, la copine de Rock, des films un peu plus subtils. Leur expliquer à tous deux que l’événement de l’automne fut pour lui la sortie en DVD de l’intégrale des films de Jacques Rozier, que Bernard Menez, Luis Rego et Pierre Richard sont de grands acteurs, que le chef-d’œuvre de Jacques Demy (pas Peau d’âne, Les Parapluies de Cherbourg) est un geste esthétique absolument radical et que c’est pour cela, très précisément, qu’on a tout autant le droit de le détester que de le vénérer. Et que, tout ça, c’est de l’Art. Et Les Parapluies, notre 2001 à nous, petits frenchies… Mais, bon, ça ne sert à rien : Rock est de ceux qui considèrent que la langue française ne sied pas à la musique qu’ils aiment et qu’en matière de cinoche, les films d’ici sont, je cite, "tout pourris".
Oui, Rock n’écoute que des groupes anglo-saxons et ne regarde pratiquement que des films américains. Des grosses machines souvent. Depuis qu’il a découvert Tsui Hark, les mangas, Johnny To et John Woo, il décille parfois ses œillères vers l’Asie, mais ignore que King Hu, Chang Cheh et Masaki Kobayashi sont à ces cinéastes contemporains ce que The Clash fut aux Libertines.
Rock aime bien les séries aussi. Il en regarde pas mal. Mais il déteste Lost et s’ennuie devant Six Feet Under. Trop conceptuel. Trop psychologique. Il se targue avec justesse d’une exigence extrême en matière musicale, mais reste, en matière de cinéma, comme un spectateur venant tout juste d’apprendre à parler. B-A-BA. Sa connaissance des cinématographies étrangères est aussi restreinte que le nombre d’accords qu’il sait frapper sur sa guitare. B-A-BA, One, Two, Three ! E-A-D, Mi, La, Ré. Pop a renoncé à le convaincre. Il s’est rappelé, il y a peu, que le rock avait été la première forme musicale explicitement commerciale à viser les teenagers de la société de consommation. Pas étonnant finalement que le cinéphage que se targue d’être son colocataire en demeure à l’adolescence du spectateur malgré sa trentaine bien tassée. Pas surprenant qu’il se tourne systématiquement vers les succès avérés, vers un type de cinéma rimant avec loisir de masse, voire vers des films décrétés "cultes" avant même leur exploitation. Pop ne cherche même plus à lui expliquer qu’aller voir tous ces films-là dans les multiplexes où il est encarté, c’est tout comme acheter ses CD chez Carrefour, avec le choix limité que l’enseigne implique. De toute façon, Rock répète comme un obéissant perroquet que la Nouvelle vague a englouti le cinéma français dans la médiocrité et que l’on s’en contrefiche des problèmes existentiels des trentenaires dépressifs cloîtrés dans leurs chambres de bonnes. Pop, quand il l’entend tenir ce genre de discours rabâchés depuis trop longtemps par ceux qui ne vont même pas voir les films qu’ils incriminent, a bien envie de troquer la délicatesse de Dear Prudence contre la furie de Helter Skelter
Non, respirer un coup, se calmer…

Pas rancunier, Rock lui tend mollement une part de pizza.
Elle est froide sans doute. Et puis Pop n’a plus vraiment faim. En poussant la porte de sa chambre, pourtant, il se serait bien vu proposer à Rock d’interrompre son film pétaradant pour qu’ils regardent ensemble quelque chose. Il aurait même pu faire un effort, prendre le film qu’il visionnait en cours. Comme avant. Mais les mots amis ne franchissent pas ses lèvres. Il rechigne à se poser sur le canapé. Il a plutôt envie de regarder, en solo, un DVD sur son portable.
Folk avait raison : il serait temps que Rock commence à se chercher un nouveau colocataire...

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6 octobre 2008 1 06 /10 /octobre /2008 20:38

Gentil petit consommateur déjà, le Prisunic de la rue du Poteau était vite devenu ma destination préférée. Le rayon disques plus précisément. Un bien maigre choix très probablement, mais dans mes yeux d’enfant une vraie caverne au trésor. C’était avant que les grands magasins et les enseignes spécialisées m’ouvrent, à quelques stations de métro de là, leurs portes ; un peu avant que certaines bibliothèques parisiennes, celle de la rue Hermel notamment, intègrent à leurs fonds 33 tours et musicassettes. Avant que j’emprunte et copie compulsivement sur cassettes vierges tous ces albums que je découvrais d’un coup (News of the World, Queen Live Killers, putain !). La préhistoire : avant le compact disc, bien avant que nos lieux de perdition préférés – aux rayons disques désormais désertés – se dotent de bornes d’écoute…

Avant cela, donc – entre la coupe du monde de football en Espagne et le championnat d’Europe en France – je descendais régulièrement mes trois étages du 65 rue Marcadet, empruntais la rue Simart, la rue Ordener, traversais la place Jules Joffrin, passais, indifférent, devant la Mairie (sans me douter qu’on y élirai plus tard un maire socialiste), prenais la rue du Poteau enfin. Ses commerçants, son marché, cette rue donc – ma rue ! – combien de fois arpentée !? Avec l’argent de poche, chaque semaine, dans cette enseigne qui n’existe plus (Prisu !), j’allais acheter un (plusieurs ?) 45 tours. Bien dans "les p’tits clous". Une chanson entendue à la radio. Un morceau diffusé dans le Top 50, l’émission-phare d’une chaîne cryptée balbutiante. Milieu des années 80. Début de l’adolescence. Les premiers disques achetés seul. Pas ceux qu’on m’offrait. Ceux que je choisissais. Thriller de Michael Jackson (alors que je n’avais pas encore vu les films Hammer avec Vincent Price), mais aussi des trucs infâmes que la décence et la dignité m’interdisent de nommer.

 

Interlude, Part 1 :

RAF, Self Control – Nick Kershaw, The Riddle – Sting, Russians – Duran Duran, A View to A Kill – Dire Straits, Money for Nothing – Michael Jackson & Paul McCartney, Say Say Say – Phil Collins & Philip Bailey, Easy Lover – George Harrison, Got My Mind Set on You – Rod Stewart, Twistin’ the Night Away – Jean-Jacques Goldman, Quand la musique est bonne – Herbie Hancock, Rockit – Break Machine, Street Dance – Indochine, L’aventurier…

 

Mes premières virées dans les rayons disques… Ce sont surtout les 45 tours qui traînent par chez moi qui en matérialisent le souvenir. Mais, aussi, je regarde avec dédain le môme prendre ce disque de Jean-Luc Lahaye. J’aurais honte si c’était le mien, de môme. Et pourtant c’était moi. Dans ces bacs à vinyles, qui , dans quelques années de musique numérisée, seront relégués au rang de souvenirs pour vieux esthètes mélancoliques, le petit Ska fouillant déjà…

Des 45 tours donc (beaucoup) et parfois des 33 tours. Ceux qui n’étaient pas chers : obscures compilations, invendus bradés (Le testament du rock certes – avec Bill Haley, Fats Domino, Eddie Cochran – mais aussi Plastic Bertrand… oui, j’étais déjà punk, faut croire…).

Acheter mes disques. Vingt cinq ans que ça dure. Et ça n’a fait qu’empirer. Quel goût étrange j’avais alors ! Ces premières galettes n’avaient pas vraiment la saveur du rock indé ou de la pop anglaise. Je ne suis pas de ceux qui peuvent déclarer fièrement que leur premier disque fut un Beatles, un AC/DC, un Velvet… On croisait pourtant dans ma maigre collection de 45 tours le prince de la pop, d’anciens Beatles, un ex Police-Man, le batteur de Genesis, l’ancien chanteur des Small Faces, Bowie dansant dans la rue avec Jagger. Mais sinon…

Des disques en pagaille à la maison, une chaîne hi-fi, mais, apparent paradoxe, des parents pas particulièrement mélomanes, qui auraient aiguillé mon goût. Tout était à faire. À découvrir tout seul. Tant mieux. Souvenir, pourtant, des émissions de variétés à la télé, du choc – partagé par tous ceux de mon âge – de voir le clip de Thriller (on y revient toujours) un samedi soir druckerisé. Puis une grande sœur, quand même, dont l’influence, elle, se manifesterait plus tard, discrètement (à travers la découverte d’Higelin ou de Renaud, cassettes tant et tant écoutées – avec Thriller, l’album ; avec les disques de Philippe Chatel – sur son Walkman à l’arrière de la voiture).

Dans ma chambre, donc – celle sur cour, pas encore celle sur rue – j’écoute surtout des 45 tours, des "singles", dirait-on aujourd’hui. Les albums viendront doucement, un peu plus tard. En 1984, un de mes premiers 33 tours à moi, c’est Un autre monde de Téléphone. Pas si mal, très chouette même, n’en déplaise aux lecteurs éclairés qui viennent de s’étrangler en lisant pareille confession. Oui, pas si mal. Un peu mieux déjà que le double Live au Zénith d’une autoproclamée idole des jeunes déjà vieillissante, album pourtant usé sur mon tourne-disque jusqu’au creux du moindre sillon. Suivront, comme repères majeurs, Morgane de toi, acheté aux Puces de Saint Ouen (déjà !) avec mon père, Brothers in Arms et tant d’autres bientôt, comme Pop Satori ou comme mon premier album de hard rock ( !) dont le single éponyme (The Final Countdown) squatta longuement la première place du Top 50.

Et sinon, ces 45 tours, c’était quoi ? De la variété un peu honteuse, du rock en français (Jesse Garon ou Francis Cabrel, quoi !), des tubes jetables et déjà périmés. Et – ouf ! – quelques rares perles pop qui s’aventurent encore parfois sur ma platine.

 

Interlude, Part 2 :

Bronski Beat, Why ? – Simple Minds, Alive and Kicking – Huey Lewis & the News, The Power of Love – Ray Parker Jr, Ghostbusters – Glenn Frey, The Heat is on – The Belle Stars, Signs of the Times – Irene Cara, What a Feeling – Rod Stewart, Infatuation – Duran Duran, The Reflex

 

On s’en sort pourtant. De tout ça, oui, on s’en sort.

À l’époque – et tandis que je découvrais aussi Springsteen et Queen – je n’avais pas honte d’écouter JJG ou Wham ! Aujourd’hui, même, je revendique complètement une affection durable pour Duran Duran ou A-ha. Quelle est la part, d’ailleurs, dans l’attrait pour ces deux groupes, de mon goût alors naissant pour l’image et pour le cinéma ? Le clip de Take on Me , réalisé par Steve Barron, fut un choc. Ceux de The Reflex, de Wild Boys – réalisés par Russell Mulcahy, faiseur tape-à-l’œil que l’on prendrait ensuite, le temps de deux films (Razorback et Highlander), pour un grand cinéaste – des éblouissements. Alors que je ne savais pas que je passerai les années suivantes à vomir l’esthétique MTV et les eighties.

Mes 45 tours… Toujours là, rangés dans cette boîte à chaussures. Ne jamais m’en défaire. Même des pires. Des madeleines bien sûr, des souvenirs, mais surtout la trace de tâtonnements délicieux, stimulants, constitutifs d’un goût vacillant, à construire peu à peu. Et puis, au pire, les 45 tours, ça fait toujours marrer dans certaines soirées. Ça fait de nous, parfois, des champions du monde de blind-test. Et surtout ça repose du sérieux de l’incorruptible amateur de rock qui trop souvent oublie qu’un jour il eut des goûts de chiottes.

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14 mai 2008 3 14 /05 /mai /2008 20:13


Le lieu portait le nom d’un mauvais album de Madonna. L’Erotika était logiquement situé à Pigalle, pas loin de l’Elysée Montmartre, de la Cigale, entre phosphorescents sex shops et minables échoppes. Déjà touristique, le quartier, sous les néons fluos. Mais bien moins qu’aujourd’hui, aseptisé, safe, nettoyé des filles et des travestis qui alors y faisaient tache…
Thomas, le chanteur de ce groupe de rock alternatif que tu aimais bien, venait de lancer un nouveau projet. Ce groupe, dont l’album avait été produit par le guitariste de FFF, devait jouer ce samedi-là à l’Erotika. Il s’y produisait assez régulièrement, avais-tu cru comprendre. Dans la semaine, parce que tu avais entendu parler d’invitations à récupérer sur radio 102.3, tu étais allé, un midi, chercher deux places pour le concert.


Ce samedi-là, donc, vous débarquiez à l’Erotika. Vous ne vous étiez pas renseignés. Vous ne saviez pas qu’il ne s’agissait pas vraiment d’une salle de concert. Il avait beau être près de minuit, la salle était vide. Les mecs en sapes chics et les nanas apprêtées qui arrivaient peu à peu ne laissaient planer aucune ambiguïté sur la nature du lieu. De toutes façons, peu de gens, à cette heure, étaient là pour le groupe. D'ailleurs, il était patent qu'il n'allait pas jouer tout suite...
Cela faisait un moment que tu n’étais pas rentré dans une discothèque. Une discothèque, vous auriez dû vous en douter. La musique, crois-tu te souvenir, était médiocre. Boire, il n’y avait que ça à faire. Les consos s'additionnaient encore en francs. Les gens dansaient mollement. L’ennui infusait lentement.

Puis vint l’heure du concert. Son dernier show. Mais, ça, tu ne le savais pas encore.
Sa prestation, tu ne t’en rappelles pas vraiment bien. Le groupe, livrant avec fougue son funk-rock en français, s’amusait, c'est sûr. Devant un public majoritairement indifférent, principalement impatient que les instruments dégagent et que le dancefloor s’électrise. Tu sais pourtant, sitôt les amplis éteints, que vous êtes partis. A l’époque, tu aimais bien moins danser qu’aujourd’hui.


Le surlendemain, un entrefilet dans un journal.
Le chanteur était tombé du toit.
Après le concert, il avait entrepris l’escalade de la façade de l’immeuble. Perché une fois de trop.
Et pendant que tu rentrais, que tu te couchais, que tu t’endormais, à seulement quelques centaines de mètres de toi, il avait glissé.

On l’a un peu oublié aujourd’hui. Les disques de ses deux groupes ne traînent sans doute même plus dans les bacs à soldes. Toi, tu aimes bien, pourtant, les réécouter parfois. Des échos, des larsens d'adolescence...
C’est en recherchant il y a peu les accords de La mouche, chanson qu’il avait reprise en guise de clin d’œil avec son premier groupe - le plus connu - que tu avais incidemment repensé à lui, à cette soirée parisienne lointaine et floue, à cette énième tragédie rock à la con…

 

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22 février 2008 5 22 /02 /février /2008 00:02


“Don’t hang around ’cause two’s a crowd

On my cloud, baby”

 

Désormais, c’est à bout de bras qu’on le brandit. Du coin de l’œil, tu l’as vu entrer dans ton champ de vision, s’installer bientôt au-dessus de ton épaule. Ce bras bardé de son appendice bi-bande se déroule près de ton visage à intervalles réguliers. Au début, il y a quelques années déjà, ce geste nouveau t’amusait. Geste de partage d’abord (faire écouter en direct le morceau aimé à l’absent-e), tu l’as vu, au fil des concerts, se muer en captation vampire floue et tremblotante. Désormais, tu ne le supportes plus. Ce soir-là, pourtant, la forêt de mains levées – tous ces portables fleurissant au creux des paumes – ne s’impose pas entre la scène et toi. Forcément, tu es quasiment au premier rang. Tu es arrivé tôt. Et malgré cela, il est là, sur ta droite, tout près de ton oreille, tenant en joue ce guitariste contorsionniste préposé aux bruits abscons.

Le mobile mitraille. Malgré les larsens que dardent les Marshall, tu entends distinctement le déclic ponctuant chaque photo prise. C’est probablement le genre de type qui proteste sitôt qu’un photographe professionnel, reflex en main, bien calé près du corps, se pose devant lui pour quelques secondes. Juste pour faire son boulot. Pro, poli. Lui, non, il vise à bout de bras, tendant le mobile comme un micro pirate, s’octroyant ainsi le droit de parasiter ton pur moment de rock’n’roll béatitude. Ces quelques centimètres gagnés lui procurent l’illusion de se rapprocher du groupe, de s’extraire de cette fosse qui le contraint. Il doit collectionner les clichés flous. Images approximatives qu’il ne regardera pas plus que tous ces mp3 qu’il ne prend probablement même pas le temps d’écouter. Tu es sûr, sans même l’avoir regardé, qu’il ne danse pas, qu’il n’a jamais dansé, qu’il se plante là pour bien voir, mieux voir, sans même bouger son cul. Sans doute aussi s’effarouche-t-il à l’entame du moindre pogo. Rock’n’Roll, certes, mais pas trop. Il te suffirait de tourner un peu la tête pour constater à quel point le mini-écran LCD trahit, aux yeux de ses voisins agacés, son ignorance crasse de ce qu’est un cadre. L’espace, globalement, ça ne doit pas être son fort. Déjà qu’il ne se rend pas compte de son irruption dans ce cocon fortifié que tu as délimité avec soin et qui te permettait jusqu’alors de te mouvoir presque à ton aise. Sans parler même de sa sacoche qui, quand il se penche en avant, vient cogner contre ton bassin. Pour produire ses piètres images pixellisées, il pousse contre toi, comme dans le métro à l’heure de pointe. Du coup, tu bouges encore un peu plus, le bousculant ostensiblement, histoire qu’il comprenne que tu goûtes assez peu que vos corps se frôlent ainsi. Son bras se tend encore un peu plus. Peut-être te maudit-il, toi, danseur irrationnel réagissant au moindre coup de grosse caisse.

Là, tu as envie de choper son portable et de le balancer loin devant toi, comme un objet sacrifié à la furie sonique que les amplis font rugir sur scène. Mais survient l’accalmie. La salle plonge dans le noir. L’hébétude après la tempête. La basse en pulsation sourde. Les cris enthousiastes en fading. Et tout d’un coup, alors que chacun tente de reprendre son souffle, ce riff attendu – séminal dirait le rock-critic fatigué – qui déchire la salle engourdie. La brusque poussée collective que ces accords barrés génèrent, tu ne l’as pas sentie venir. Lui non plus. Tandis que crépitent les flashs stroboscopiques, alors que la fosse bascule à la renverse, le fâcheux s’effondre contre toi, déséquilibré. Tu vas te retourner – lui en mettre une peut-être – quand tu sens quelque chose se briser sous ta semelle. Satisfaction. Déjà, la marée humaine t’as emporté loin de lui. Peut-être tente-t-il de se baisser au sein du maelström teenage pour réunir les débris de carte Sim que les Converse éparpillent au sol poisseux. Tu n’en sais rien. Tu t’en fous. Puisse-t-il se noyer, englouti, dans ces flots de sueur électrique. Tu n’auras pas vu son visage. Mais au moins, tu l’as semé pour le rappel…

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14 février 2008 4 14 /02 /février /2008 16:40
Le texte ci-dessous a été publié en janvier dans le n° 81 de Bref, le magazine du court métrage.
Alors que le Festival du court métrage de Clermont-Ferrand fêtait la semaine dernière ses 30 ans, la proposition était d'imaginer, pour un dossier ludique, la soixantième édition de la manifestation auvergnate. Clermont 2038, donc...

Bref, accompagné d'un dvd de courts métrages, est en vente dans les Fn*c, par abonnement, et dans les bonnes librairies.
http://www.brefmagazine.com/






Clermont-Ferrand, juin 2038

“C’est quoi, les films ?”, demanda doucement la punkette à la jeune caissière.
Tu te pris de plein fouet le regard désemparé que t’adressa cette dernière. C’était quoi son prénom, déjà ? Ta mémoire te jouait des tours. Tu te souvenais mieux des films que des gens, cela avait toujours été le cas. Face à la caisse, elle avait l’air curieuse, la petite rockeuse en kit. Mignonne aussi. Elle ressemblait à ta fille. Ça méritait un effort. Tu t’avanças vers cette lycéenne à blouson clouté et sac patché en songeant que le siècle passé n’en finissait pas de revenir. Si seulement les vêtements vintage avaient été vendus avec les disques que tu écoutais adolescent, tu te serais senti un peu moins seul dans ce hall de cinéma déserté.
Quand elle te vit claudiquer vers elle, tu lus dans ses yeux cernés de khôl comme un regret. Elle voulait sans doute avant tout trouver de la fraîcheur dans la salle climatisée, rien de plus. Savait-elle seulement que, lors de tes premières visites, le festival de courts métrages avait lieu au cœur de l’hiver ? Elle l’ignorait probablement. À moins que ses parents lui en aient parlé un jour. Mais pourquoi auraient-ils évoqué pareil sujet ? Le festival rythmant la vie de la ville une semaine durant – et ce qu’elle soit ensoleillée ou enneigée –, ce n’était qu’un lointain souvenir. Aussi éloigné dans le temps que ces travaux qui durèrent des années avant que fonctionne enfin le tramway que tu prenais chaque matin depuis bientôt trente ans.
Pourquoi toi-même t’escrimais-tu, à soixante-dix ans passés, à montrer ces films dont tout le monde se contrefoutait ? On disait d’ailleurs que 2039 aurait la peau du dernier cinéma de la ville, qu’ils allaient enfin réussir à le faire fermer. La tache anachronique défigurant la ville aculturée allait enfin disparaître. Clermont-Ferrand rejoindrait la plupart des grandes villes de France. Et le travail de sape entamé dans le pays à l’orée du siècle, sous l’égide d’un président inculte, trouverait là son achèvement.
Qui se souvenait aujourd’hui que le Festival de courts métrages avait été un repère mondial, la fierté d’une ville ? Qui se rappelait de cette société où le cinéma était encore, parfois, considéré comme un art ? Comment lui expliquer, à la fille mâchouillant son chewing-gum, que les films que tu avais programmés témoignaient d’une époque féconde où de jeunes cinéastes pouvaient se révéler dans des formes atypiques, loin des produits aseptisés qu’imposaient depuis plus de vingt ans les canaux de diffusion asservis au Réseau® ? Comment la convaincre, enfin, d’aller voir ces films réalisés à la fin du siècle dernier, quand la France s’enorgueillissait de ce qu’on appelait crânement l’exception culturelle, quand les pouvoirs publics œuvraient encore en faveur de la création artistique ?
Bientôt, les choses avaient changé. Tu les avais vues changer. On avait commencé par sacrifier les artistes au profit d’un patrimoine rance, de la culture des morts, du régionalisme et du folklore. On s’était ensuite attaqué à ceux qui diffusaient ces films. Voir un film était encore une expérience collective. On parlait encore de cinémas Art et essai, à l’époque. Parfois même les lieux où l’on montrait les films que toi ou tes amis réalisaient étaient subventionnés par l’État, par les régions ou par les municipalités. Difficile à imaginer aujourd’hui. Car on avait vite cessé d’aider les films sous prétexte qu’on ne pouvait plus les exposer correctement. Si on ne pouvait les montrer, ils ne servaient à rien. C’est ce qu’ils avaient dit. Logique implacable. Trop courts, trop longs, trop élitistes, trop ambitieux, ça n’allait jamais, et ces cinéastes dont tu avais choisi de présenter les films ce jour-là, tu les vis bientôt tomber comme des mouches. La plupart changèrent de travail. Quand ils avaient la chance d’en trouver un.
Pour autant, la culture ne devint pas un luxe, non, elle était partout. Enfin, la culture… La leur : celle des têtes de gondoles, des humoristes télé, des talk-show et des best-sellers bon marché. Numérisée, virtuelle, impalpable, elle quitta les espaces collectifs pour les écrans domestiques qui nous cernaient d’un bout à l’autre de nos mornes journées. Des films, il y en avait toujours ; la plupart des gens n’y virent que du feu. La mue fut imperceptible, préparée depuis si longtemps. Quand un conglomérat de fournisseurs d’accès Internet réussit, après ceux de Cannes, à convaincre les organisateurs du festival de troquer les salles de cinéma de la ville contre une diffusion mondialisée via le Réseau®, l’équipe, en place depuis longtemps, implosa et se déchira. Au final, tous partirent. Ou furent virés. On se mit alors à faire n’importe quoi, à accepter tous les films proposés, à mélanger publicités et fictions, parodies potaches et expérimentations pures et dures. On noya l’identité vacillante de la manifestation dans une course à la rentabilité que plus personne n’était là pour freiner. Et tu te souviens très bien que c’est, un peu plus tôt, le jour où l’on décerna un prix YouTube® du meilleur film fait à la maison, que tu pronostiquas que l’on interdirait bientôt aux œuvres sur support argentique de concourir. Trop compliqué. Trop coûteux. Trop dangereux. Ta prédiction se réalisa l’année suivante.
Quand il y a trois ans de cela, on t’avait proposé de programmer des vieux courts métrages dans une toute aussi vieille salle de cinéma, tu n’avais pas été dupe. Tu avais bien compris que c’était là un moyen de relancer une manifestation à bout de souffle avec un surcroît d’“authenticité”. La mode était au rétro. Un chanteur populaire connu pour ses frasques et pour ses accointances avec le Régime® avait même rencontré un succès inouï en remettant au goût du jour des chansons enregistrées dans la France d’avant par quelques chanteurs gauchisants.
Programmer des films de l’époque – qui plus est dans ces conditions de projection anachroniques –, c’était une sorte de diversion publicitaire qui visait surtout à calmer la brouille entre la ville et la multinationale présidant désormais aux destinées du festival. Tu allais cautionner ces dérives, encourir les reproches de ceux qui avaient, il y a bien longtemps, claqué la porte. Des amis souvent. Tu aurais voulu refuser, mais tes finances ne te le permettaient pas. À vrai dire, cette proposition avait même été une véritable aubaine. Depuis que les régions s’étaient désengagées de la production cinématographique en 2012, tu avais peu à peu perdu tout espoir de refaire un film un jour. Tu avais continué à écrire. Pour toi. Tu avais filmé avec tes propres moyens, avec quelques illuminés de tes amis, puis la lassitude s’en était mêlée. Il y a bien longtemps de cela. Comme ce prix reçu en 2008 des mains d’une actrice dont le nom t’échappait paraissait irréel maintenant ! Pourtant, c’est grâce à cette récompense que tu l’avais rencontrée, lors d’une soirée de clôture mémorable, et que, de fil en aiguille, tu t’étais finalement installé ici, au pays des volcans.
Ils te laisseraient programmer ce que tu voulais. Enfin, c’est ce qu’ils t’avaient dit. Qu’est-ce que ça pouvait bien leur faire finalement puisque personne ne venait voir ces films ?
Comment lui expliquer tout ça à la petite punkette ? Tu te demandes par où commencer, tu arrives devant elle, quand, soudain, elle se détourne pour s’adresser à nouveau à la caissière sans nom.
“Bon, je prends une place. Je verrai bien.”
Aller au cinéma, dernier geste punk ?
La porte de la salle se referme sur elle avant que tu aies pu réagir. Peu importe. Tu seras à la sortie. Elle ne le sait pas encore, mais tu seras à la sortie. Et tu lui expliqueras.


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24 janvier 2008 4 24 /01 /janvier /2008 20:59

<< (RWD) C’était la boutique d’un photographe. Il l’avait toujours connue. Enfant, adolescent, quand il passait ses vacances – à Pâques, l’été – dans cette petite ville bourgeoise où habitaient ses grands-parents. Les appareils photo, le matériel, il ne s’y intéressait pas le moins du monde, mais cette boutique était pourtant comme un phare. Pour une raison très simple : on y vendait des cassettes. Et c’était le seul endroit, en ville, où il pouvait repaître son goût balbutiant pour le rock’n’roll.
(PLAY) >
Or, ce présentoir, dehors, à l’entrée, il n’avait pas bougé. Il le retrouvait comme tel en ce jour de décembre 2007. Lui avait vingt ans de plus, mais le présentoir trônait toujours là, anachronique présence au seuil d’une boutique désormais dévolue aux accessoires numériques dernier cri. Jaquettes délavées pour photo mentale jaunie. Tel Marty McFly débarquant dans un Hill Valley fifties, il constata que rien ne semblait avoir bougé depuis cette première cassette achetée là-bas. Il s’en souvenait, ça avait dû être à l’été 1986, A Kind of Magic de Queen. Déjà une question de temps puisque pas mal de morceaux dudit album avaient été utilisés pour Highlander, film périssable sur l’immortalité, l’un de ses préférés à l’époque. Cette cassette, il avait passé tout l’été à la jouer et la rembobiner sur son Walkman pour s’enquiller Princes of the Universe ou Don’t Lose Your Head ad libitum. Il y en avait eu d’autres. Quelques unes. Pas trop. C’était toujours à regret qu’il achetait une cassette. Pour les albums, il préférait déjà les vinyles, tellement plus pratiques quand il souhaitait écouter un morceau en particulier. Mais en vacances, il n’avait pas son tourne-disque, celui sur lequel se succédaient les 45 tours qu’il achetait chaque semaine dans ce Prisunic, rue du Poteau. Les cassettes, c’était bon pour les trop longs trajets en voiture, tout au plus…
(FWD) >>
Ce jour de décembre, donc, tandis que la nuit tombait déjà, il s’approcha du présentoir. Les jaquettes l’ornant lui furent d’emblée étrangement familières. La plupart des cassettes dataient des années 90, pas mal aussi des années 80. Comme si le temps s’était arrêté au seuil de cette échoppe. Il y avait de très bonnes choses, là où on aurait plutôt attendu quelques chanteurs populaires aux idées faciles d’accès. Blur et Pulp, fleurons britpop, côtoyaient INXS, A-Ha, Prince et Terence Trent d’Arby. Plus improbables, au milieu de tout ça, d’autres cassettes d'un goût douteux jaillies d’un passé révolu par on ne sait quelle faille temporelle. À portée de main, présence incongrue, la bande originale d’un obscur film de science-fiction français mettant en scène une ex-idole des jeunes aux cheveux blanchis. À treize ans, il avait même brièvement eu une affiche de ce sous-Mad Max dans sa chambre. La cassette avait beau s’être échouée là il y a plus de vingt ans, on avait quand même changé l’étiquette lors du passage à l’euro. Elle en valait six ce jour-là.
(PLAY) >
Troublé, il continuait de parcourir le présentoir quand une musique retentit. Un truc inconnu. Médiocre forcément. À l’intérieur, ils avaient dû le voir. On lui avait mis de la musique. Là, à l’entrée, rien que pour lui. Il songea à Rod Serling, à La Quatrième dimension, et plus particulièrement à cet épisode où un homme pressé retourne dans la ville où il a grandi et la retrouve telle qu’elle était trente ans auparavant, inchangée. La chanson qui, telle une sirène enjoleuse, voulait le retenir là n’était heureusement pas d’époque. Cela le rassura un peu. Un peu seulement. Il ne valait mieux pas, c’était le cas de le dire, s’éterniser ici…
(STOP EJECT)

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