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19 mai 2017 5 19 /05 /mai /2017 22:18
Souvenirs de Twin Peaks

Année scolaire 1990/91. Elle commence par un film, elle finit par une série.

 

Je suis au lycée, en première. Cette année scolaire-là, ça ne trompe pas, je rencontre deux amis qui comptent encore aujourd'hui parmi mes plus chers. Et par ricochet deux autres, qui font, 26 ans après, partie de cette même bande, les miens.

 

Aux alentours de la rentrée, je découvre Sailor et Lula, par deux fois consécutives, lors d'avant-premières, l'une organisée par Studio au Kinopanorama, l'autre, si je me souviens bien, et logiquement puisque je suis abonné, par Starfix au Max Linder Panorama. Le film a eu la Palme d'or au printemps. Evidemment, je ne vais pas encore à Cannes, je fantasme le festival au gré des retransmissions dans Nulle part ailleurs, des reportages dans les journaux télévisés. A cette époque et pour un an ou deux encore, j'en fais même des VHS : "Cannes 1990", "Cannes 1991"... Bref, en septembre 1990, il y a Sailor et Lula au cinéma, choc absolu dont l'immense affiche trônera bientôt dans ma chambre d'adolescent, mais aussi, au premier semestre, alors que je n'étais qu'en seconde, dans un autre lycée d'ailleurs, Outrages de de Palma, Chasseur blanc, cœur noir d'Eastwood ou Né un 4 juillet de Stone. Des marqueurs essentiels, plus ou moins bons films malgré tout indissociables de cette paire d'années, de ma scolarité d'alors et des amitiés qui s'ensuivirent.

 

C'est dire comme un an plus tard, en avril 1991, j'étais mûr pour la suite, l'épiphanie.

 

Twin Peaks donc.

 

Aujourd'hui, comment comprendre ce que découvrir cette série en direct – deux épisodes par semaines d'abord, un seul ensuite – représenta ? Il fallait capter La 5, ce qui longtemps fut un problème pour de nombreux Français au nombre desquels, par chance, je ne comptais pas. Il fallait suivre un rythme de diffusion précis, être fidèle au rendez-vous. Ou penser à programmer son magnétoscope, le genre de réflexes naturels alors dont nous avons évidemment, à l'ère du "binge watching", du téléchargement et de l'opulence de l'offre et d'Internet, perdu l'habitude.

 

Je crois bien avoir vu Qui a tué Laura Palmer, la VHS du pilote agrémenté d'une fin inédite pour l'exploitation européenne, avant que débute la série à la télévision. Starfix en avait parlé plusieurs mois avant, quand sortait Sailor et Lula et que la série de Mark Frost et David Lynch n'était encore qu'un phénomène strictement américain. J'avais dû voir quelques films de Lynch, Elephant Man à coup sûr, Eraserhead probablement. En revanche, je ne connaissais pas encore Blue Velvet : quand il triompha à Avoriaz en 1987, moi, je n'avais d'yeux que pour son rival, La mouche de Cronenberg...

 

Mais quand débuta Twin Peaks, avec Jérôme, en classe, je crois qu'on ne parlait que de ça, ou presque. Ça nous rendait fou, ça nous avait retourné la tête, on n'avait jamais vu ça. On se refaisait les dialogues, on parlait à Diane, comme le faisait Dale Cooper. Pourtant, on ne buvait pas encore de café. Tous ce qu'on écrirait ensuite, les quatre, cinq années qui suivirent, quand on se rêvait cinéastes, caméscope en main, ça avait été fécondé par Twin Peaks c'est sûr.. et sans doute un peu, quand même aussi, par Le prisonnier et, pour mon acolyte plus particulièrement, par Chapeau melon et bottes de cuir. Ça nous dépassait, c'était fou et c'était fantastique. David Lynch devint mon héros. Instantanément. En septembre 1990 d'abord (Sailor et Lula). En avril 1991 définitivement.

 

Je ne crois pas que nous ayons été alors si nombreux, dans mon entourage, à regarder et commenter Twin Peaks. Je n'ai de souvenir de discussions autour de ces premières diffusions qu'avec deux, trois personnes. Ce qui est sûr, c'est que nombreux furent ceux qui décrochèrent. A la fois parce qu'intervint à un moment la révélation de l'assassin (comme si c'était l'essentiel...) mais surtout parce que subitement La 5 décida de déplacer l'horaire de diffusion des épisodes de 20h30 à 22h30. Et qui plus est de n'en passer plus qu'un par semaine (au lieu de deux initialement). Là-dessus arrivèrent les grandes vacances et je sus ensuite que beaucoup de gens qui avaient suivi le début lâchèrent alors la série. Pas moi, non. Je partais en vacances, oui, mais mon magnétoscope et peut-être le concours d'un ami, de mes parents ou de ma sœur (je ne sais plus) me sauvèrent la mise. Je n'en perdis pas une miette. Je pus tout rattraper à mon retour. Je sais que nous n'étions pas si nombreux. Ce qui peut paraître surprenant aujourd'hui où tout le monde – ou presque – parmi les cinéphiles semble avoir vu Twin Peaks. Mais c'est aussi pour cela peut-être qu'à cette époque, en 1991, cela me/nous marqua tant. Parce que nous n'étions finalement pas si nombreux à être allé au bout du voyage et qu'à dix-huit ans, eh bien ça compte...

 

Quelques années plus tard, je revois tout. En VF encore une fois. Les cassettes sont sorties. Je me les offre petit à petit. Il a dû y en avoir une dizaine. Où sont-elles aujourd'hui, je ne sais pas, données probablement quand j'ai acheté la première édition DVD et ai revu la série une nouvelle fois, le plaisir toujours là, si vif, mais déjà empreint de la nostalgie qui me fait probablement écrire ces lignes. Mais alors, tout de même, c'est important, on les prête ces trois coffrets. Comme ils ont circulé autour de moi ! Nombreux sont ceux qui ont découvert Twin Peaks « la série culte » alors, en 2007. Ou ceux qui, enfin, en ont vu la fin...

 

Entre-temps, revenons en arrière, il y a eu Twin Peaks, Fire Walk with Me (Cannes 1993). Et ce film extraordinaire a conforté, pour moi, ce qui me plaisait dans la série. Certes, c'était différent. Certes, beaucoup de "fans" furent déçus. Certes, l'esprit de sérieux l'avait définitivement emporté, mais on sentait Lynch complètement libre (sans doute l'avait-il été dès Eraserhead, mais on n'en était pas spectateur à la fin des années 70 et on ne saurait en juger). Le cinéaste entrouvrait là la porte sur ce que deviendrait son cinéma, cette béance de l'espace/temps, cette anomalie qui ouvrirait presque consécutivement sur les méandres fascinants de Lost Highway, Mulholland Drive et Inland Empire. Surtout, il reprenait la main sur une série dont il confessa s'être au fil du temps désintéressé et il apportait autant de réponses qu'il posait de nouvelles questions... Et ça nous allait très bien comme ça, comme si cela, le mystère et l'intérêt ravivés, suffisait à conjurer la fin maladroite, précipitée et pas complètement satisfaisante de la série.

 

Mais voilà que dans quelques jours, arrive la suite de Twin Peaks (la saison 3, dit-on, comme si la numérotation avait ici, 26 ans après, un quelconque sens). Dans les quelques images diffusées, tout semble pareil, comme si le quart de siècle écoulé n'avait eu de prise (si ce n'est le vieillissement physique, visible) sur les personnages et les décors. Paradoxe temporel inhérent à la seconde partie de carrière de Lynch dont nous, spectateurs, réchapperont forcément. Car nous ne vivons pas dans un film de David Lynch et ne pourrons, en conséquence, probablement qu'être déçus. Pourtant. Pourtant, l'attente est énorme, car, pour toutes ces raisons évoquées plus haut, Twin Peaks, vécu et visité à l'orée des années 90, fut unique, constitutif, intime et historique. Et, accessoirement, David Lynch n'ayant pas tourné depuis dix ans, dix-huit heures signées de lui – quand bien même ne ferait-il plus de film ensuite, comme il l'a annoncé – cela ne se refuse pas...

 

A suivre, comme on disait dans les feuilletons...

 

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20 janvier 2017 5 20 /01 /janvier /2017 15:53

 

On le sait, John McTiernan, réalisateur adulé de Predator et de Die Hard – les deux films qui inventèrent et enterrèrent dans le même mouvement le film d’action hollywoodien des années 1980 – n’avait plus tourné depuis 2003, prisonnier de rapports de force en sa défaveur avec les studios puis, surtout, d’une sombre histoire d’écoutes téléphoniques qui lui valut de passer une année en prison pour avoir menti au FBI.

Depuis sa libération en 2014 et l’annonce de son retour à la réalisation, on n’y croyait guère, guettant pourtant ses interventions perchées, ses déclarations définitives sur l’état du cinéma hollywoodien, au gré d’invitations à la Cinémathèque Française, en festivals ou de propos relayés par ses fervents supporters. Pour donner une idée de notre perplexité, la perspective de voir sortir un jour un nouveau long métrage signé McT rivalisait avec la promesse d’un nouvel album studio de Michel Polnareff, c’est dire. Un truc de génie décati qui à la fois ferait envie mais qu’on appréhenderait surtout très fort tant on redoutait que le cinéaste ne soit plus, artistiquement, techniquement, que l’ombre de lui-même.

Pourtant, voilà bel et bien un nouveau film signé John McTiernan. Et peut-être se trompait-on. Ce film, calmons-nous, n’en est pas vraiment un. C’est une bande-annonce pour un jeu vidéo sortant en mars et dont, avouons-le, on se contrefiche. Une publicité donc – n’ayons pas peur des gros mots – qui serait aussi un film à chute photographié par Jeff Cronenweth, chef-opérateur régulier de David Fincher depuis Fight Club. 1’30 d’un exercice de style qui prouverait que le cinéaste a toujours son œil, ce sens de l’espace et du découpage imparables, et que son ironie glaciale est plus que jamais affutée. Si le film convoque les atmosphères viriles et guerrières de sa filmographie passée, on s’amusera du raccord fait par le cinéaste avec un pan de pop-culture qui a continué, de vidéos de chatons en cinématiques de jeux-vidéo, à se faire sans lui. En opérant cette improbable jonction en un geste malin et fulgurant, McT intrigue. Et ce petit film – anecdotique pour nous mais sans doute essentiel pour lui – de presque commencer à nous consoler de sa trop longue absence. À suivre donc.

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8 octobre 2016 6 08 /10 /octobre /2016 15:03

À propos de Miss Peregrine et les enfants particuliers, de Tim Burton

 

À défaut d’être un grand film (il n’en a pas signé depuis vingt ans, n’en signera sans doute plus), le nouveau Tim Burton est, une fois n’est pas coutume, un objet passionnant, paradoxal, entièrement tiraillé entre un imaginaire sclérosé (ce fameux « univers » recyclé en vase clos depuis deux décennies et qu’on n’en peut plus de voir pourrir lentement d’un film foireux à l’autre) et la tentative du cinéaste – encore plus consciente qu’elle l’était dans Big Fish – d’y échapper.

Très concrètement, tout ce qui renvoie trop clairement à cet univers extrêment marqué est, dans ce nouveau film, symbolisé en terme d'espace par un lieu coupé du monde et en matière de temporalité par une journée se répétant en boucle de manière ultra-prévisible : soit, ce qu'est devenu l'imaginaire burtonien depuis que le réalisateur se contente de le visiter en touriste avisé (depuis Sleepy Hollow, donc). De manière significative, ces incursions chez Miss Peregrine, c'est aussi ce qu'il y a de plus faible dans le film. Bref, comment en sortir ? C'est ce que le spectateur jadis fan de Burton se demande depuis quinze ans, après un faux espoir de décadrage qui se révéla faux-pas (La planète des singes).

Contrairement à ce que pouvait laisser penser une bande-annonce assez repoussante, cette fois est peut-être la bonne. Noyé sous les chromos et les grimaces, Big Eyes, avant-dernier film de sinistre mémoire, n’était sous ses airs de biopic, de sous-Ed Wood (mêmes scénaristes !)  que le pénible leurre d’une envie d’aller voir ailleurs. C’est véritablement ici, en adaptant un livre récent probablement inspiré en partie par son travail, que Burton étonne enfin. Dans son long prologue « réaliste » d’abord. Et, surtout, dans un élan final destructeur rappelant le freakshow déchainé à la fin de Frankenweenie, son dernier rejeton estimable.

À ce moment-là de Miss Peregrine et les enfants particuleirs, il reste une demi-heure environ. On se dit que la consécration muséographique a fait du bien à Burton, qu’elle lui a peut-être permis de laisser derrière lui ses oripeaux de dessinateur compulsif de monstres en tout genres, ceux-là même  ceux de son livre La triste fin du petit enfant huître  auxquels il semble rendre une dernière visite ici. Alors, tandis qu’une affreuse dance-music de fête foraine remplace les traditionnelles partitions orchestrales de Danny Elfman, tandis qu'un Samuel L. Jackson encore moins sobre que de coutume prend le relais du Nicholson de Batman, tous les protagonistes de Miss Peregrine et les enfants particuliers semblent extirpés de leurs abris, de la pénombre du conte, du décorum gothique (c'est littéralement le cas dans le récit). Et le cinéaste (que l’on croit d'ailleurs apercevoir dans un plan fugace) de sa zone de confort.

Ainsi, aimerait-on croire désormais, c’est bel et bien lorsqu’il réussira à sortir de l’imagerie – ou plutôt quand celle-ci, toujours là, saura déferler dans le réel (comme les Martiens de Mars Attacks ! envahissant la Terre il y a vingt ans) – que ce cinéaste jadis majeur réussira à nous intéresser encore un peu.

À défaut d’un grand film, une bonne nouvelle.

Tim Burton, celui qui se souvient de ses vies antérieures
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1 juillet 2014 2 01 /07 /juillet /2014 11:33

Distribué en salles en février dernier, Le sens de l’humour, premier long métrage remarquable de Marilyne Canto, sort aujourd'hui, 1er juillet, en DVD et on espère vivement que cette seconde naissance permettra au film de gagner de nouveaux spectateurs.

Cette chronique réaliste et sensible est en effet l’une des plus touchantes qu’il nous ait été donné de voir ces dernières années, rejoignant, dans sa belle justesse des sentiments, une réussite aussi éclatante que Memory Lane de Mikhaël Hers il y a quelques années. On pense aussi pas mal, face au Sens de l’humour, au dernier film de Philippe Garrel, La jalousie, pour une trame assez proche et une configuration des rôles similaire (un homme et une femme tentant de reconstruire une cellule familiale, l’enfant de l’un-e avec eux). Mais ce qui distingue fondamentalement le film de Marilyne Canto de La jalousie, c’est le sentiment qu’il ne fait qu’un avec la vie, quand l’autre – aussi réussi fût-il – privilégiait construction chapitrée de la fiction et stylisation du trait (le noir et blanc, le théâtre dans le cinéma). De fait, ce sentiment, à la vision du Sens de l’humour, découle de la forte proximité entre l’histoire racontée, ceux qui la jouent (Marilyne Canto, Antoine Chappey et son propre frère) et la réalité d’un deuil affectif qui préexista à la possibilité d’un nouvel amour.

Concrètement, Le sens de l’humour reprend peu ou prou les choses là où la réalisatrice les avaient laissées avec son court métrage Fais de beaux rêves, Grand prix au Festival de Clermont-Ferrand en 2006 et César du meilleur court métrage en 2007. Ce film, proposé en bonus du DVD, a parfois été présenté par la réalisatrice comme un « premier chapitre ». C’est on ne peut plus vrai et si les deux films s’appuient sur un même événement (la mort de l’être aimé), ils font toute autre chose de cette absence. Pour schématiser, Fais de beaux rêves est effectivement un film de deuil, un film qui vient juste « après » et Le sens de l’humour un film de reconstruction, un film ouvert et lumineux. Ainsi, du temps sépare les deux films, l’enfant de l’héroïne n’y a pas le même âge, les possibles n’y sont pas les mêmes. Dans les deux films, Antoine Chappey vient redoubler dans la fiction la place qu’il tient, imagine-t-on, dans la vie de la réalisatrice et on n’écrira jamais assez à quel point il est – trop discrètement – l’un des meilleurs acteurs français depuis vingt ans (qui se souvient du Rocher d’Acapulco de Laurent Tuel, de La nage indienne de Xavier Durringer ou des Jours où je n’existe pas de Jean-Charles Fitoussi ?). On n’écrira jamais assez, aussi, comme tous deux, ensemble, elle et lui, diffusent une énergie sidérante, un charme irrésistible qui rend bouleversant le moindre de leurs échanges (le film étant principalement construit autour des ambivalences du sentiment amoureux, de sautes d’affection, de bouderies butées ou de douces vacheries). Cette alchimie irradiait déjà Le prochain film de René Féret il y a deux ans, et même s’il ne faudrait pas toujours les voir en couple-miroir – à la ville, à l’écran – force est de constater l’évidence quand elle emplit aussi joliment l’écran.

On finira en précisant que Marilyne Canto s’impose ici en réalisatrice aux choix forts, précis et affirmés, ainsi qu’en témoignent les commentaires audio posés sur son court métrage, Fais de beaux rêves. Sur l’usage du noir et blanc, du contraste, sur le sens du costume, sur les ponctions de réel dans la mise en scène de la fiction et sur le choix de refuser l’émotion dans le jeu, ce sont vingt minutes lumineuses d’intelligence et d’intuition, qui tiennent aussi à distance la question – délicate – qui demeure aujourd’hui en suspens : qu’en sera-t-il, après l’autobiographie plus ou moins déguisée, de l’œuvre de cinéaste de l’actrice Marilyne Canto ? Après deux premiers chapitres aussi réussis, nous, on ne demande qu’à voir…

Stéphane Kahn

 

 

Texte initialement publié sur le site de Bref, le magazine du court métrage : 

Le sens de l'humour de Marilyne Canto
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11 mars 2014 2 11 /03 /mars /2014 11:46

On aurait presque envie, en revoyant La fille du 14 juillet, de ne s’arrêter que sur un personnage. Secondaire, certes, mais porteur de ce que le film a de meilleur dans la loufoquerie, le burlesque et la folie. On aimerait faire un éloge de celui, parmi les personnages de comédies, qui nous fit le plus rire en 2013. Je parle bien entendu du Docteur Placenta. Et de son interprète – « révélation masculine », « meilleur espoir 2013 », tout ce qu’on voudra… – Serge Trinquecoste. Qu’on ne connaissait pas. Ou qu’on avait peut-être aperçu, nous souffle Internet, sous le sobriquet de Timbre Poste, il y a très longtemps, dans une émission comique de triste mémoire (« La Classe »).

Le Docteur Placenta donc, qui, en une poignée de séquences, dynamite le premier long métrage d’Antonin Peretjatko, ouvrant des brèches béantes dans le dynamisme cool d’une narration sautillante. Quand ce personnage apparaît, éructant, s’agitant en tout sens, c’est simple : le film pile, s’arrête ou se relance. Le rythme de Placenta (sa scansion syncopée, ses embardées déraisonnables, ses courts circuits mentaux) n’est pas le sien. Au début, il se sauve, poursuivi par les flics. Et à deux reprises au moins, il revient sans qu’on l’attende. Il fait irruption dans le champ. En voiture, en klaxonnant. Pour prendre un avion, pour s’en aller ailleurs, abandonnant femme(s) et enfants, vers un film à la mesure de sa folie… peut-être. Quand Placenta apparaît (même brièvement), La fille du 14 juillet s’ouvre au sketch, au numéro d’acteur, laissant littéralement en suspens une histoire qui, déjà, ne boudait pas les digressions. Il laisse surtout sur la touche des acteurs qu’on adore, soudain ramenés au rang de spectateurs ou de faire-valoir (Vincent Macaigne, impuissant face à celui qui, dans le film, joue son mentor).

De fait, ce qui reste de La fille du 14 juillet – les passages que, dès le soir de la fête Ecce Films suivant le visionnage matinal à Cannes, on aimait à reprendre, à se raconter – c’est bien le repas chez les Placenta, trou noir qui engloutit tout dans son délire ravageur. On est à la moitié du film. Et grâce à un interprète venu d’on ne sait où mais en état de grâce, le film atteint un sommet où Antonin Peretjatko réinvente le gag dans un simple raccord (la « soirée diapo ») et où fleurissent les répliques ou expressions déjà cultes (« C’est de la soupe de cheval », « Les Guillotins ! », « Du jazz qui craque »).

Face à un tel déferlement comique, avec ces quelques scènes qui, dès l’irruption d’un Placenta sur le fil de l’hystérie, semblent toujours au bord de crouler, d’exploser, de mettre le film en totale déroute, force est de constater, à la seconde vision, que La fille du 14 juillet accuse quelques faiblesses, des baisses de régime. On remarque aussi que, à côté de seconds rôles soignés et choyés (outre Trinquecoste, citons Esteban ou évidemment Thomas Schmitt, fidèle de tous les films de Peretjatko dans le rôle de Berthier), les personnages principaux manquent de relief, à commencer par Vincent Macaigne qui fut paradoxalement nommé aux César pour ce film-là alors qu’il brillât autrement, en 2013, chez Justine Triet. Pas très grave, cela dit, tant ces quelques aléas sont constamment compensés par l’invention du réalisateur, ses idées farfelues (la rentrée avancée d’un mois, brillante trouvaille !), ses trucs de montage et, last but not least, par le charme piquant de son héroïne interprétée par Vimala Pons.

Enfin, pour laisser le Docteur Placenta à ses aventures de préretraité et pour reprendre le fil normal d’une chronique de DVD, soulignons que celui de La fille du 14 juillet rassemble aussi la plupart des courts métrages de Peretjatko, à commencer par French Kiss (le plus réussi et le plus connu) et le récent Les secrets de l’invisible, qui amorce assez évidemment la manière de La fille du 14 juillet, avec cette mélancolie sourde qui, à travers la voix off, s’immisce parfois entre les gags. S’il manque – sans doute parce qu’il tranchait stylistiquement avec les autres films – L’opération de la dernière chance, cette quasi-intégrale indispensable permet aussi de revoir l’autre film estival de Peretjatko (Changement de trottoir) et Paris Monopole, œuvre bancale qui mérite pourtant bel et bien d’être réévaluée à l’aune de ce premier long métrage.

 

Article précédemment publié sur le site de Bref, le magazine du court métrage

 

Les feux d'artifice du Docteur Placenta (autour de La fille du 14 juillet d'Antonin Peretjatko)
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27 janvier 2014 1 27 /01 /janvier /2014 17:30

On sait comme Fog de John Carpenter entretient des liens étroits avec Les oiseaux d'Alfred Hitchcock... Alors on s'est juste amusé ici - comme tant d'autres avant nous - à imaginer qu'un film en hantait un autre, que la juxaposition d'un plan avec un autre, d'une bande son avec d'autres images, pouvait peut-être créer quelque chose. Que d'Antonio Bay à Bodega Bay, il n'y avait qu'une superposition, qu'un clignement d'œil...

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7 décembre 2013 6 07 /12 /décembre /2013 09:00

Prix « Marco Ferreri » de la métaphore culinaire la plus fine :

Les huitres de La vie d’Adèle

Prix « Rika Zaraï » de la métaphore médicale la plus délicate :

Le lavement dans Les garçons et Guillaume, à table !

Prix « Babe le cochon » de la métaphore animalière la plus raffinée :

La queue de cheval (qui n'a rien de capillaire) de l’amant d’un soir dans Les garçons et Guillaume, à table !

Mention « Merci, à plus ! » du caméo le plus inutile :

Reda Kateb dans Les garçons et Guillaume, à table !

Mention « T’as perdu un pari ? » du caméo le plus embarrassant :

Diane Kruger dans Les garçons et Guillaume, à table !

Meilleur caméo :

Michael Cera dans This is the End ex-aequo avec Jonah Hill dans Django Unchained

Pires seconds rôles :

Les deux couples de parents dans La vie d’Adèle

Parenthèse la plus fascinante :

Le voyage cauchemardesque jusqu’à et depuis Chigago, aux côtés de John Goodman, dans Inside Llewyn Davies

Chanson de l’année :

Please Mister Kennedy dans Inside Llewyn Davies

Prix « Kleenex » de la révélation de l’année :

La morve d’Adèle Exarchopoulos dans La vie d’Adèle

Prix de l’autodérision :

James Franco dans This is the End

Prix du contre-emploi :

Michael Cera dans This is the End ex-aequo avec Niels Arestup dans Quai d’Orsay

Meilleurs costumes :

L’inconnu du lac d’Alain Guiraudie

Meilleure scénographie :

L’inconnu du lac

Meilleur lac :

L’inconnu du lac

Meilleure moustache :

Christophe Paou dans L'inconnu du lac

Meilleure utilisation d’une chanson de Bruce Springsteen :

Dancing in the Dark dans The Promised Land

Prix « Mathew McConaughey » du meilleur agent :

Celui de Sandra Bullock revenue d’on ne sait où pour Gravity (et dans une moindre mesure dans Les flingueuses)

McClane d’argent (d’argent, oui, faut pas pousser) du film d’action qu’on n’attendait pas :

White House Down

T-1000 de bronze du film qui a quinze ans de retard :

Evasion, pour le face-à-face dont on rêvait depuis longtemps mais dont les pathétiques pitreries d’Expandables avaient asséché l’envie.

Meilleur twist de 2013 (enfin, de 1998, je veux dire) :

Dans Evasion, Stallone sort de la prison qu’il imagine souterraine pour se rendre compte qu’elle se trouve en fait... dans les tréfonds d’un cargo, en pleine mer.

Non-événement 2013 :

Stallone vs Schwarzennegger dans Evasion. Direct à l’UGC Orient-Express, c’est dire !

Méchant le plus fadasse :

Leonardo di Caprio dans Django Unchained

Méchant le plus charismatique :

Jim Caviezel dans Evasion

Prix « Kurgan » du bad guy le plus barré :

Sharlto Copley dans Elysium

Prix « Antoine Doinel » du pire regard caméra :

Le singe capucin à la fin d’Amazonia (j’en suis encore tout retourné !)

Prix « Rubik's Cube » du film le plus ludique :

Passion ex-aequo avec Cloud Atlas

Split Screen à effet différé dont la portée et l’intelligence défoncent tout :

Dans Passion évidemment...

Prix « Envoyé spécial » du meilleur film-expérience :

La bataille de Solférino

Cubi « Gérard Depardieu » du meilleur rôle de Vincent Macaigne en 2013 :

Vincent Macaigne (pas McCaigne, bordel !) dans La bataille de Solférino

Meilleur personnage secondaire :

Le docteur Placenta dans La fille du 14 juillet

Meilleur jeune espoir masculin :

Serge Trinquecoste dans La fille du 14 juillet. Ben ouais, quoi !

Meilleur raccord :

Le claquant « Soirée diapos ! » du docteur Placenta suivi par ce plan où il repeint, complètement hystérique, le mur du salon en blanc (La fille du 14 juillet)

Prix « Gaspar Noé » du film le plus con de l’année :

Only God Forgives. À moins que ce soit Springbreakers. À moins que ce soit Pacific Rim.

Film le plus nul de l’année. Tout simplement :

Renoir

Meilleur acteur, pourtant nul, dans un film nul :

Vincent Rottiers ex-aequo avec Michel Bouquet dans Renoir

Meilleur climax :

La poignée d’épisodes ou Hank sait que c’est Walter qui sait que Hank sait (Breaking Bad, saison 5). Dommage, il y a eu encore deux ternes épisodes après ça.

Meilleur feuilleton de l’année :

Abdellatif Kechiche vs ses actrices

Meilleure promo de l’année :

Abdellatif Kechiche vs ses actrices

Meilleure réplique de l’année :

« Selon moi, ce film ne devrait pas sortir, il a été trop sali » (Abdellatif Kechiche dans Télérama).

Prix « Reset » du film qui, mine de rien, invente du neuf :

Gravity pour sa mise en scène pas parfaite, non, mais souvent sidérante.

Prix « Entre gris clair et gris foncé » du film qui ravale faux-cul sa noirceur auto-proclamée tellement il est pas foutu de se prendre jusqu’au bout pour Seven ou pour Mystic River :

Prisoners

Prix « Funny People » du film le plus volontairement antipathique :

40 ans mode d’emploi

Prix « Gérard Majax » du chouette film sur lequel on n’aurait pas misé un euro :

Le monde fantastique d’Oz

Prix WTF :

Pacific Rim

Prix « Freddie Mercury » du kitsch et du mauvais goût :

Man of Steel

Malentendu 2013 :

« Gravity est un chef-d’œuvre »

Prix « papier peint » 2013 :

The Grandmaster

Prix « Incident technique » (sponsorisé par la SNCF) du long tunnel d’ennui :

The Snowpiercer

Accident industriel 2013 :

Les fauteuils de la grande salle du Louxor

 

 

 

 

 

 

 

 

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19 août 2013 1 19 /08 /août /2013 18:13

 

 

On n'en sort jamais. On y revient toujours. Il y eut le concert du 29 juin au Stade de France. Puis le 22 juillet, la diffusion mondiale simultanée de Springsteen and I au cinéma. Enfin, la lecture vorace de Bruce de Peter Ames Carlin, paru chez Sonatine il y a quelques semaines. On n'en sort jamais. On y revient toujours.

Du concert, j'ai déjà parlé... Place aux images et aux mots...

Springsteen and I m'intéressait dans sa démarche participative consistant à demander, l'été dernier, de la matière brute aux fans de Bruce Springsteen. Le film de Baillie Walsh est ainsi pour l'essentiel composé de témoignages éclairant sur le rapport très particulier, et sans doute assez unique, que son public entretient avec Springsteen. Quelque chose d'assez inexplicable, que le film effleure souvent et que l'on serait soi-même bien en peine de formuler. En cela, Springsteen and I est tout sauf un documentaire sur le Boss, c'est un film qui parle plutôt du lien intime qu'une musique, des paroles, font naitre dans le cœur de quelques-uns, qui dessine, à travers des dizaines de témoignages, le portrait de cette Amérique que chante Springsteen (langue oblige sans doute, la plupart des témoignages viennent d'anglo-saxons). En cela, le portrait le plus touchant est bien celui de ce couple de quinquagénaires "blue collar" passant, confient-ils avec malice, chaque soirée à parler de Springsteen mais qui n'ont jamais eu assez d'argent pour aller le voir en concert. Cela évoqué avec détachement et simplicité, sans gravité, car danser sur les disques, partager cela amoureusement, leur suffit. Le film oscille entre témoignages amusants (ce britannique qui n'aime pas Springsteen mais qui "subit" chaque concert à rallonge par amour pour sa femme), anecdotiques, touchants, plus rarement bouleversants. On voudrait rester plus longtemps avec certains, se dispenser d'autres interventions. C'est la limite du projet (avec aussi sa facture visuelle ingrate), un projet assez convaincant malgré tout. Un très bel épilogue met en présence du chanteur (sa seule apparition, hormis quelques images d'archives en live) une poignée de fans vus dans le film à l'issue d'un concert. Là, l'émotion est palpable. Mais la rencontre est fugace, artificielle, forcément frustrante. Et le film de s'achever sur ce paradoxe - du moins à mon sens - qui confronte le vrai Bruce (sympa certes, mais forcément "de passage") à l'image qu'on entretient de lui en nos cœurs, qu'il génère naturellement et dont, pour tout dire, nous avons besoin...

Cette image qu'on a de lui, elle est un peu écornée dans la biographie conséquente de plus de 600 pages que vient de lui consacrer Peter Ames Carlin. Ouvrage colossal, fruit d'une enquête au long cours où le journaliste a rencontré des dizaines de personnes ayant travaillé avec Bruce Springsteen ou l'ayant côtoyé à un moment ou un autre de sa vie. Des membres de sa famille, des musiciens, des techniciens, des petites amies, des managers et Bruce lui-même se confiant comme jamais. Bruce se lit comme un roman passionnant et donne envie de se replonger dans les tréfonds de la discographie. Particulièrement parce que le livre est très documenté sur les débuts (premier disque enregistré au bout de 200 pages seulement), sur les tâtonnements en studio, les hésitations, les titres jetés (provisoirement) à la poubelle ou sacrifiés au moment de sortir tel ou tel nouvel album. En cela, Bruce est bien dans la lignée du coffret Darkness on the Edge of Town et du double album d'inédits, The Promise, parus il y a trois ans. On y lit le labeur, les réécritures maniaques et le travail de studio qui confinera à la folie sur l'enregistrement de Born to Run par exemple. Le livre rappelle que Springsteen travaille énormément en studio, demande l'impossible aux musiciens (source de tensions) et que les prises sont rarement spontanées. Il faudra attendre Nebraska et son enregistrement aussi miraculeux qu'accidentel ou Lucky Town pour cela, pour qu'il se libère d'une certaine maniaquerie. Sa façon d'être en live avec le E Street Band nous faisait oublier cela, que les chansons sont le fruit d'un travail, les arrangements le résultat de nombreux essais et revirements, que de grands morceaux furent sacrifiés par souci de cohérence sur les disques Darkness on the Edge of Town ou Born in the USA. Avec le E Street Band d'ailleurs, on lit comme les rapports furent parfois tendus, comme la rancœur consécutive à la dissolution du groupe au milieu des années 80 fut tenace, comme il fut difficile à un moment donné de concilier l'énergie du collectif et les directions plus sombres, plus introspectives que Springsteen souhaitait donner à sa musique. La vie sentimentale de l'artiste, sa probable dépression puis sa longue thérapie documentent, sans jamais verser dans le sensationnalisme (loin de là), la genèse des albums et les rapports parfois difficiles avec les autres membres de son groupe. Même pour le fan, le livre regorge de révélations et donne envie de redécouvrir certains morceaux un peu oubliés, parfois mal entendus (je pense à ceux du coffret Tracks que j'ai appréhendé sous un autre jour depuis la lecture de ce livre). On regrettera peut-être que le livre, passionnant dans sa première partie, passe un peu vite sur les années post-Born in the USA, sur certains albums au sujet desquels on aurait aimé en lire un peu plus. Peu importe. On le referme en ayant appris beaucoup et avec le sentiment qu'on n'a décidément pas fini de faire le tour d'une discographie dans laquelle on baigne depuis trente ans maintenant...

 

 

 

 

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14 mai 2013 2 14 /05 /mai /2013 17:59

Tiens, ça fait longtemps qu'on n'a pas parlé de Michel Gondry ici. La sortie de L'écume des jours et la parution en DVD de son documentaire L'épine dans le cœur nous donne l'occasion d'un bref regard rétrospectif sur une filmographie longs métrages pour le moins chaotique.


 

4b82aea642828.jpgMichel Gondry, un peu comme Tim Burton, est devenu une marque, presque un logo. Un cinéaste-star qui apparaît dans son dernier film dans un rôle-clé quand il se réservait plutôt de sympathiques caméos jusqu’alors (voir le clip Walkie Talkie Man en 2005, ici). Si L’écume des jours, sorti il y a quelques semaines, étouffe volontairement sous le trop-plein d’images et les effets de signature encombrants, on ne s’inquiète pour autant guère pour le cinéaste qui, à côté de gros projets, a toujours su se réinventer au gré de films plus modestes mais souvent plus digestes. Ce fut par exemple le très beau The We and the I après l’affreux The Green Hornet. Ce fut, dans une moindre mesure, L’épine dans le cœur ou Interior Design (son segment du film collectif Tokyo !) après le malin mais faiblard Soyez sympa, rembobinez. Comme si devait toujours succéder aux paris industriels ouvertement commerciaux (faire un film de super héros à Hollywood ; réaliser une adaptation réputée impossible avec un casting éminemment “bankable” en France) la possibilité de changer radicalement d’optique, d’environnement et d’économie.

Alors revoir aujourd’hui L’épine dans le cœur à l’aune de L’écume des jours, c’est constater que Gondry n’a pas forcément besoin de s’encombrer de concepts brillants, d’effets devant la caméra, de casting rutilant ou d’imaginaire labellisé pour toucher ou émouvoir. Portrait de famille où le cinéaste s’implique directement à l’image et dans l’image, ce documentaire sorti en 2010 relègue au second plan la maestria formelle qu’on attend généralement du génial réalisateur de clips qu’il fut. Si le cinéaste est omniprésent dans le film, c’est d’abord en tant qu’acteur, tout simplement parce que le film se nourrit des dialogues qu’il instaure avec les membres de sa famille (sa tante Lucette en premier lieu, son cousin Jean-Yves ensuite). Gondry s’y met au service des siens, restant, lui – cinéaste, on le sait, brillant – nettement en retrait.

Le film n’éblouit donc pas. Il déçoit même un peu tant la simplicité qu’il déploie le pose en œuvre mineure, transitoire. C’est pourtant toute l’intelligence de Michel Gondry que de savoir prendre le temps de mener à bien un tel projet. C’est avec des films-respiration comme celui-ci – ou avec un projet comme l’usine de films amateurs au Centre Pompidou – que son cinéma se renouvelle constamment et ne s’écroule pas dans la quête forcenée du tour de force. Gageons qu’après L’écume des jours, il le démontre à nouveau bientôt.

 

SK

 

Michel Gondry, L’épine dans le cœur, DVD, éditions Montparnasse, 15 euros (en vente depuis le 2 avril 2013).


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4 mars 2013 1 04 /03 /mars /2013 10:34

frankenweenie-tim-burton 4dtyd 1ts0j8La sortie en DVD et Blu-ray du réjouissant Frankenweenie de Tim Burton le 1er mars nous donne l’occasion de revenir à la fois sur ce long métrage et sur le court (opportunément proposé en bonus) qui l’a inspiré. L’occasion aussi, pour nous, de nous réconcilier – un temps, du moins – avec un cinéaste que l’on avait tant aimé… il y a trop longtemps…

 

 

On fait partie de ceux (à quarante ans, ce n’est pas très original) dont la cinéphilie s’est affirmée avec les premiers films de Tim Burton, de ceux aussi qui, depuis quinze ans (depuis Sleepy Hollow, précisément), déplorent la pente inexorable sur laquelle s’est engagé son cinéma. On peut ainsi avoir été durablement marqué par Edward aux mains d’argent, par les deux Batman, par Ed Wood ou par Mars Attacks ! et ne pas aimer ce que Tim Burton est devenu : une marque, un logo, le pourvoyeur d’un “univers” en kit, copié, vampirisé, singé et dénué désormais de tout ce qui, de 1982 à 1996, fit son charme et son indéniable originalité.


Pourtant, ces deux dernières années, les choses parurent commencer à changer. Il y eut cette exposition qui fit escale l’an dernier à la Cinémathèque française et qui révéla, dans les creux des films (devenus comme accessoires), l’activité créatrice forcenée (maladive ?) d’un cinéaste/dessinateur qu’on commençait à tort à ne plus imaginer qu’en cynique entrepreneur de son propre imaginaire. Expo au succès fantastique qui, à Paris du moins, mit aussi en lumière le statut absolument inédit de Burton pour un cinéaste : celui d’une véritable rock-star, adulée, attendue, vénérée, provoquant file d’attente monstrueuse et mini-émeute pour une séance de dédicaces. Chose absolument incompréhensible, anachronique, quand on prend conscience que la plupart des fans actuels de Burton n’étaient même pas nés lorsque sortit Beetlejuice, mais chose plutôt rassurante en ce qu’elle confirme que ses œuvres les plus belles perdurent dans le temps. Incompréhension, surtout, car on n’imagine pas que l’on puisse tomber amoureux du cinéma de Tim Burton après avoir vu, mettons, Charlie et la chocolaterie, Les noces funèbres ou Alice au pays des merveilles. Mais qui sait...


Et puis il y eut Dark Shadows en mai 2012 et l’espoir fou, quand on en découvrit la bande-annonce, de voir le cinéaste renouer avec la verve bouffonne et goguenarde de ses deux premiers longs métrages (Pee Wee Big Adventure et Beetlejuice). On déchanta vite, malgré le retour de Michelle Pfeiffer (sa Catwoman, notre Selina Kyles) devant son objectif. La faute à un scénario paresseux et prévisible, la faute à un gâchis de seconds rôles sous-écrits. Pourtant, si Dark Shadows était décevant, on préférait mille fois voir Burton et Johnny Depp (plutôt sobre cette fois-ci) lorgner de ce côté-là du fantastique plutôt que les voir s’aventurer, sous contrat, “de l’autre côté du miroir” (Alice au pays des merveilles, 2010). D’autant plus que, dans la foulée, le cinéaste peaufinait la version longue d’un court métrage qu’il réalisa, pour Disney, en 1984, Frankenweenie donc. Son deuxième chef-d’œuvre, rien de moins, après le bref mais si sublime Vincent (ici). Quelque chose se tramait, semblait-il. Et quitte à recycler, perçait l’envie de revenir aux bases, aux vraies. Si la perspective de refaire en animation en volumes (et en 3D) un film en prises de vues réelles nous laissait quand même circonspect, le casting de voix annoncé – de Winona Ryder à Martin Landau, en passant par Martin Short et Catherine O’Hara – confirmait à quel point, au-delà du projet-même d’un remake pressenti inutile, le cinéaste entendait renouer avec des comédiens associés à la période la plus enthousiasmante de sa carrière.


frankenweenie_2012-2.jpgDe fait, Frankenweenie 2012, c’est du Burton tout craché (comme presque toujours, donc), mais avec, enfin, quelque chose en plus, qu’on croyait perdu à jamais : la croyance, la grâce, le plaisir. Et au rayon habituel des références attendues, le bonheur d’en jouer plutôt que d’illustrer une énième fois son petit livre d’images gothiques avec application. En cela, Frankenweenie 2012 est un film affolant de santé, de vivacité, d’humour et d’invention visuelle quand le délétère Sleepy Hollow ressemblait, il y a quinze ans déjà, à une collection de fétiches, de figures, de masques et de scènes à faire. Confronter les sentiments ressentis à la vision des deux films, ce serait un peu, pour résumer, comme comparer la visite d’une fête foraine à celle d’un musée de cire. Cela peut sembler paradoxal quand l’enjeu de départ de Frankenweenie est la réanimation d’un corps mort (rappelons que les deux Frankenweenie sont des variations sur les Frankenstein de James Whale) mais, non content de donner vie à ses pantins par le truchement de l’animation image par image, Frankenweenie 2012 met aussi en abime une carrière inégale et redonne littéralement vie au cinéma sclérosé de Tim Burton. Il fallait donc en passer par là, par le retour à une histoire imaginée trente ans plus tôt et qui lui valut – pour le meilleur – d’être renvoyé de Disney ; ce studio qui a pourtant, mesurant ses erreurs passées, produit ses derniers films...


Si on ne voyait pas vraiment, a priori, en quoi le Frankenweenie de 1984 pouvait être amélioré, on redoutait surtout que le passage du temps et le recours à l’animation édulcorent le propos d’un court métrage trempant habilement dans la noirceur et l’expressionnisme la douce ambiance banlieusarde des mémorables productions Amblin de l’époque (E.T., Gremlins, Les Goonies, etc.). Il n’en est rien, heureusement, Burton réussissant même, après une première partie relativement fidèle à l’original, à justifier, sans le moindre effort et le plus naturellement du monde, son choix de l’animation. C’est le dernier mouvement du film, sa gigantesque foire au monstres, qui permet au Frankenweenie de 2012 d’exister à côté de celui de 1984, d’avoir sa propre nécessité. Loin de s’annuler, les deux films se complètent. Et si l’on peut écrire que (presque) tout Burton figurait déjà dans le court métrage (du voisinage inquisiteur au rejet du monstre qui ne veut qu’être aimé en passant par l’imagerie gothique), ce nouveau long, s’il n’apporte rien de fondamentalement neuf, n’enlève rien à l’œuvre du cinéaste. Cela faisait bien longtemps que ce n’était pas arrivé. Après tant de films en roue libre, le Burton de Frankenweenie paraît raccord avec celui, affable et souriant, qui décernait une Palme d’or inattendue à Oncle Boonmee en 2010. Pour un temps, pour un film, pour une fois, le cinéaste semble avoir su composer avec sa réputation encombrante, avec son univers devenu étouffant, avec ce qu’on attend de lui et ce que lui a envie de faire.


Reste que cela n’est peut-être qu’illusion, tant, à une telle échelle, on ne sait, pour un film d’animation ainsi manufacturé, où se situe le cinéaste, le directeur d’acteurs, ce qu’il y fait vraiment, ce qu’on lui doit. C’est là, sans doute, la vraie différence entre les deux versions de Frankenweenie. En 1984, c’était le film d’un jeune réalisateur ayant tout à prouver, en 2012, celui d’un cinéaste rentier qui ne veut plus décevoir. Après tout, on s’en fiche, on a envie d’y croire, de voir le cinéaste ressuscité là où peut-être il n’est plus. Et d’attendre à nouveau, tout de même, de bons films de sa part.

 

Stéphane Kahn

 

Tim Burton, Frankenweenie, Disney DVD, disponible en Blu-ray 3D, Blu-ray et DVD à partir du 1er mars.

 

 

 

Texte initialement publié sur le site de Bref, le magazine du court métrage : http://brefmagazine.com/

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