Mercredi 14 mai 2008


Le lieu portait le nom d’un mauvais album de Madonna. L’Erotika était logiquement situé à Pigalle, pas loin de l’Elysée Montmartre, de la Cigale, entre phosphorescents sex shops et minables échoppes. Déjà touristique, le quartier, sous les néons fluos. Mais bien moins qu’aujourd’hui, aseptisé, safe, nettoyé des filles et des travestis qui alors y faisaient tache…
Thomas, le chanteur de ce groupe de rock alternatif que tu aimais bien, venait de lancer un nouveau projet. Ce groupe, dont l’album avait été produit par le guitariste de FFF, devait jouer ce samedi-là à l’Erotika. Il s’y produisait assez régulièrement, avais-tu cru comprendre. Dans la semaine, parce que tu avais entendu parler d’invitations à récupérer sur radio 102.3, tu étais allé, un midi, chercher deux places pour le concert.


Ce samedi-là, donc, vous débarquiez à l’Erotika. Vous ne vous étiez pas renseignés. Vous ne saviez pas qu’il ne s’agissait pas vraiment d’une salle de concert. Il avait beau être près de minuit, la salle était vide. Les mecs en sapes chics et les nanas apprêtées qui arrivaient peu à peu ne laissaient planer aucune ambiguïté sur la nature du lieu. De toutes façons, peu de gens, à cette heure, étaient là pour le groupe. D'ailleurs, il était patent qu'il n'allait pas jouer tout suite...
Cela faisait un moment que tu n’étais pas rentré dans une discothèque. Une discothèque, vous auriez dû vous en douter. La musique, crois-tu te souvenir, était médiocre. Boire, il n’y avait que ça à faire. Les consos s'additionnaient encore en francs. Les gens dansaient mollement. L’ennui infusait lentement.

Puis vint l’heure du concert. Son dernier show. Mais, ça, tu ne le savais pas encore.
Sa prestation, tu ne t’en rappelles pas vraiment bien. Le groupe, livrant avec fougue son funk-rock en français, s’amusait, c'est sûr. Devant un public majoritairement indifférent, principalement impatient que les instruments dégagent et que le dancefloor s’électrise. Tu sais pourtant, sitôt les amplis éteints, que vous êtes partis. A l’époque, tu aimais bien moins danser qu’aujourd’hui.


Le surlendemain, un entrefilet dans un journal.
Le chanteur était tombé du toit.
Après le concert, il avait entrepris l’escalade de la façade de l’immeuble. Perché une fois de trop.
Et pendant que tu rentrais, que tu te couchais, que tu t’endormais, à seulement quelques centaines de mètres de toi, il avait glissé.

On l’a un peu oublié aujourd’hui. Les disques de ses deux groupes ne traînent sans doute même plus dans les bacs à soldes. Toi, tu aimes bien, pourtant, les réécouter parfois. Des échos, des larsens d'adolescence...
C’est en recherchant il y a peu les accords de La mouche, chanson qu’il avait reprise en guise de clin d’œil avec son premier groupe - le plus connu - que tu avais incidemment repensé à lui, à cette soirée parisienne lointaine et floue, à cette énième tragédie rock à la con…

 

par Ska publié dans : Songbook
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Vendredi 22 février 2008


“Don’t hang around ’cause two’s a crowd

On my cloud, baby”

 

Désormais, c’est à bout de bras qu’on le brandit. Du coin de l’œil, tu l’as vu entrer dans ton champ de vision, s’installer bientôt au-dessus de ton épaule. Ce bras bardé de son appendice bi-bande se déroule près de ton visage à intervalles réguliers. Au début, il y a quelques années déjà, ce geste nouveau t’amusait. Geste de partage d’abord (faire écouter en direct le morceau aimé à l’absent-e), tu l’as vu, au fil des concerts, se muer en captation vampire floue et tremblotante. Désormais, tu ne le supportes plus. Ce soir-là, pourtant, la forêt de mains levées – tous ces portables fleurissant au creux des paumes – ne s’impose pas entre la scène et toi. Forcément, tu es quasiment au premier rang. Tu es arrivé tôt. Et malgré cela, il est là, sur ta droite, tout près de ton oreille, tenant en joue ce guitariste contorsionniste préposé aux bruits abscons.

Le mobile mitraille. Malgré les larsens que dardent les Marshall, tu entends distinctement le déclic ponctuant chaque photo prise. C’est probablement le genre de type qui proteste sitôt qu’un photographe professionnel, reflex en main, bien calé près du corps, se pose devant lui pour quelques secondes. Juste pour faire son boulot. Pro, poli. Lui, non, il vise à bout de bras, tendant le mobile comme un micro pirate, s’octroyant ainsi le droit de parasiter ton pur moment de rock’n’roll béatitude. Ces quelques centimètres gagnés lui procurent l’illusion de se rapprocher du groupe, de s’extraire de cette fosse qui le contraint. Il doit collectionner les clichés flous. Images approximatives qu’il ne regardera pas plus que tous ces mp3 qu’il ne prend probablement même pas le temps d’écouter. Tu es sûr, sans même l’avoir regardé, qu’il ne danse pas, qu’il n’a jamais dansé, qu’il se plante là pour bien voir, mieux voir, sans même bouger son cul. Sans doute aussi s’effarouche-t-il à l’entame du moindre pogo. Rock’n’Roll, certes, mais pas trop. Il te suffirait de tourner un peu la tête pour constater à quel point le mini-écran LCD trahit, aux yeux de ses voisins agacés, son ignorance crasse de ce qu’est un cadre. L’espace, globalement, ça ne doit pas être son fort. Déjà qu’il ne se rend pas compte de son irruption dans ce cocon fortifié que tu as délimité avec soin et qui te permettait jusqu’alors de te mouvoir presque à ton aise. Sans parler même de sa sacoche qui, quand il se penche en avant, vient cogner contre ton bassin. Pour produire ses piètres images pixellisées, il pousse contre toi, comme dans le métro à l’heure de pointe. Du coup, tu bouges encore un peu plus, le bousculant ostensiblement, histoire qu’il comprenne que tu goûtes assez peu que vos corps se frôlent ainsi. Son bras se tend encore un peu plus. Peut-être te maudit-il, toi, danseur irrationnel réagissant au moindre coup de grosse caisse.

Là, tu as envie de choper son portable et de le balancer loin devant toi, comme un objet sacrifié à la furie sonique que les amplis font rugir sur scène. Mais survient l’accalmie. La salle plonge dans le noir. L’hébétude après la tempête. La basse en pulsation sourde. Les cris enthousiastes en fading. Et tout d’un coup, alors que chacun tente de reprendre son souffle, ce riff attendu – séminal dirait le rock-critic fatigué – qui déchire la salle engourdie. La brusque poussée collective que ces accords barrés génèrent, tu ne l’as pas sentie venir. Lui non plus. Tandis que crépitent les flashs stroboscopiques, alors que la fosse bascule à la renverse, le fâcheux s’effondre contre toi, déséquilibré. Tu vas te retourner – lui en mettre une peut-être – quand tu sens quelque chose se briser sous ta semelle. Satisfaction. Déjà, la marée humaine t’as emporté loin de lui. Peut-être tente-t-il de se baisser au sein du maelström teenage pour réunir les débris de carte Sim que les Converse éparpillent au sol poisseux. Tu n’en sais rien. Tu t’en fous. Puisse-t-il se noyer, englouti, dans ces flots de sueur électrique. Tu n’auras pas vu son visage. Mais au moins, tu l’as semé pour le rappel…

par Ska publié dans : Songbook
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Jeudi 14 février 2008
Le texte ci-dessous a été publié en janvier dans le n° 81 de Bref, le magazine du court métrage.
Alors que le Festival du court métrage de Clermont-Ferrand fêtait la semaine dernière ses 30 ans, la proposition était d'imaginer, pour un dossier ludique, la soixantième édition de la manifestation auvergnate. Clermont 2038, donc...

Bref, accompagné d'un dvd de courts métrages, est en vente dans les Fn*c, par abonnement, et dans les bonnes librairies.
http://www.brefmagazine.com/






Clermont-Ferrand, juin 2038

“C’est quoi, les films ?”, demanda doucement la punkette à la jeune caissière.
Tu te pris de plein fouet le regard désemparé que t’adressa cette dernière. C’était quoi son prénom, déjà ? Ta mémoire te jouait des tours. Tu te souvenais mieux des films que des gens, cela avait toujours été le cas. Face à la caisse, elle avait l’air curieuse, la petite rockeuse en kit. Mignonne aussi. Elle ressemblait à ta fille. Ça méritait un effort. Tu t’avanças vers cette lycéenne à blouson clouté et sac patché en songeant que le siècle passé n’en finissait pas de revenir. Si seulement les vêtements vintage avaient été vendus avec les disques que tu écoutais adolescent, tu te serais senti un peu moins seul dans ce hall de cinéma déserté.
Quand elle te vit claudiquer vers elle, tu lus dans ses yeux cernés de khôl comme un regret. Elle voulait sans doute avant tout trouver de la fraîcheur dans la salle climatisée, rien de plus. Savait-elle seulement que, lors de tes premières visites, le festival de courts métrages avait lieu au cœur de l’hiver ? Elle l’ignorait probablement. À moins que ses parents lui en aient parlé un jour. Mais pourquoi auraient-ils évoqué pareil sujet ? Le festival rythmant la vie de la ville une semaine durant – et ce qu’elle soit ensoleillée ou enneigée –, ce n’était qu’un lointain souvenir. Aussi éloigné dans le temps que ces travaux qui durèrent des années avant que fonctionne enfin le tramway que tu prenais chaque matin depuis bientôt trente ans.
Pourquoi toi-même t’escrimais-tu, à soixante-dix ans passés, à montrer ces films dont tout le monde se contrefoutait ? On disait d’ailleurs que 2039 aurait la peau du dernier cinéma de la ville, qu’ils allaient enfin réussir à le faire fermer. La tache anachronique défigurant la ville aculturée allait enfin disparaître. Clermont-Ferrand rejoindrait la plupart des grandes villes de France. Et le travail de sape entamé dans le pays à l’orée du siècle, sous l’égide d’un président inculte, trouverait là son achèvement.
Qui se souvenait aujourd’hui que le Festival de courts métrages avait été un repère mondial, la fierté d’une ville ? Qui se rappelait de cette société où le cinéma était encore, parfois, considéré comme un art ? Comment lui expliquer, à la fille mâchouillant son chewing-gum, que les films que tu avais programmés témoignaient d’une époque féconde où de jeunes cinéastes pouvaient se révéler dans des formes atypiques, loin des produits aseptisés qu’imposaient depuis plus de vingt ans les canaux de diffusion asservis au Réseau® ? Comment la convaincre, enfin, d’aller voir ces films réalisés à la fin du siècle dernier, quand la France s’enorgueillissait de ce qu’on appelait crânement l’exception culturelle, quand les pouvoirs publics œuvraient encore en faveur de la création artistique ?
Bientôt, les choses avaient changé. Tu les avais vues changer. On avait commencé par sacrifier les artistes au profit d’un patrimoine rance, de la culture des morts, du régionalisme et du folklore. On s’était ensuite attaqué à ceux qui diffusaient ces films. Voir un film était encore une expérience collective. On parlait encore de cinémas Art et essai, à l’époque. Parfois même les lieux où l’on montrait les films que toi ou tes amis réalisaient étaient subventionnés par l’État, par les régions ou par les municipalités. Difficile à imaginer aujourd’hui. Car on avait vite cessé d’aider les films sous prétexte qu’on ne pouvait plus les exposer correctement. Si on ne pouvait les montrer, ils ne servaient à rien. C’est ce qu’ils avaient dit. Logique implacable. Trop courts, trop longs, trop élitistes, trop ambitieux, ça n’allait jamais, et ces cinéastes dont tu avais choisi de présenter les films ce jour-là, tu les vis bientôt tomber comme des mouches. La plupart changèrent de travail. Quand ils avaient la chance d’en trouver un.
Pour autant, la culture ne devint pas un luxe, non, elle était partout. Enfin, la culture… La leur : celle des têtes de gondoles, des humoristes télé, des talk-show et des best-sellers bon marché. Numérisée, virtuelle, impalpable, elle quitta les espaces collectifs pour les écrans domestiques qui nous cernaient d’un bout à l’autre de nos mornes journées. Des films, il y en avait toujours ; la plupart des gens n’y virent que du feu. La mue fut imperceptible, préparée depuis si longtemps. Quand un conglomérat de fournisseurs d’accès Internet réussit, après ceux de Cannes, à convaincre les organisateurs du festival de troquer les salles de cinéma de la ville contre une diffusion mondialisée via le Réseau®, l’équipe, en place depuis longtemps, implosa et se déchira. Au final, tous partirent. Ou furent virés. On se mit alors à faire n’importe quoi, à accepter tous les films proposés, à mélanger publicités et fictions, parodies potaches et expérimentations pures et dures. On noya l’identité vacillante de la manifestation dans une course à la rentabilité que plus personne n’était là pour freiner. Et tu te souviens très bien que c’est, un peu plus tôt, le jour où l’on décerna un prix YouTube® du meilleur film fait à la maison, que tu pronostiquas que l’on interdirait bientôt aux œuvres sur support argentique de concourir. Trop compliqué. Trop coûteux. Trop dangereux. Ta prédiction se réalisa l’année suivante.
Quand il y a trois ans de cela, on t’avait proposé de programmer des vieux courts métrages dans une toute aussi vieille salle de cinéma, tu n’avais pas été dupe. Tu avais bien compris que c’était là un moyen de relancer une manifestation à bout de souffle avec un surcroît d’“authenticité”. La mode était au rétro. Un chanteur populaire connu pour ses frasques et pour ses accointances avec le Régime® avait même rencontré un succès inouï en remettant au goût du jour des chansons enregistrées dans la France d’avant par quelques chanteurs gauchisants.
Programmer des films de l’époque – qui plus est dans ces conditions de projection anachroniques –, c’était une sorte de diversion publicitaire qui visait surtout à calmer la brouille entre la ville et la multinationale présidant désormais aux destinées du festival. Tu allais cautionner ces dérives, encourir les reproches de ceux qui avaient, il y a bien longtemps, claqué la porte. Des amis souvent. Tu aurais voulu refuser, mais tes finances ne te le permettaient pas. À vrai dire, cette proposition avait même été une véritable aubaine. Depuis que les régions s’étaient désengagées de la production cinématographique en 2012, tu avais peu à peu perdu tout espoir de refaire un film un jour. Tu avais continué à écrire. Pour toi. Tu avais filmé avec tes propres moyens, avec quelques illuminés de tes amis, puis la lassitude s’en était mêlée. Il y a bien longtemps de cela. Comme ce prix reçu en 2008 des mains d’une actrice dont le nom t’échappait paraissait irréel maintenant ! Pourtant, c’est grâce à cette récompense que tu l’avais rencontrée, lors d’une soirée de clôture mémorable, et que, de fil en aiguille, tu t’étais finalement installé ici, au pays des volcans.
Ils te laisseraient programmer ce que tu voulais. Enfin, c’est ce qu’ils t’avaient dit. Qu’est-ce que ça pouvait bien leur faire finalement puisque personne ne venait voir ces films ?
Comment lui expliquer tout ça à la petite punkette ? Tu te demandes par où commencer, tu arrives devant elle, quand, soudain, elle se détourne pour s’adresser à nouveau à la caissière sans nom.
“Bon, je prends une place. Je verrai bien.”
Aller au cinéma, dernier geste punk ?
La porte de la salle se referme sur elle avant que tu aies pu réagir. Peu importe. Tu seras à la sortie. Elle ne le sait pas encore, mais tu seras à la sortie. Et tu lui expliqueras.


par Ska publié dans : Songbook
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Jeudi 24 janvier 2008

<< (RWD) C’était la boutique d’un photographe. Il l’avait toujours connue. Enfant, adolescent, quand il passait ses vacances – à Pâques, l’été – dans cette petite ville bourgeoise où habitaient ses grands-parents. Les appareils photo, le matériel, il ne s’y intéressait pas le moins du monde, mais cette boutique était pourtant comme un phare. Pour une raison très simple : on y vendait des cassettes. Et c’était le seul endroit, en ville, où il pouvait repaître son goût balbutiant pour le rock’n’roll.
(PLAY) >
Or, ce présentoir, dehors, à l’entrée, il n’avait pas bougé. Il le retrouvait comme tel en ce jour de décembre 2007. Lui avait vingt ans de plus, mais le présentoir trônait toujours là, anachronique présence au seuil d’une boutique désormais dévolue aux accessoires numériques dernier cri. Jaquettes délavées pour photo mentale jaunie. Tel Marty McFly débarquant dans un Hill Valley fifties, il constata que rien ne semblait avoir bougé depuis cette première cassette achetée là-bas. Il s’en souvenait, ça avait dû être à l’été 1986, A Kind of Magic de Queen. Déjà une question de temps puisque pas mal de morceaux dudit album avaient été utilisés pour Highlander, film périssable sur l’immortalité, l’un de ses préférés à l’époque. Cette cassette, il avait passé tout l’été à la jouer et la rembobiner sur son Walkman pour s’enquiller Princes of the Universe ou Don’t Lose Your Head ad libitum. Il y en avait eu d’autres. Quelques unes. Pas trop. C’était toujours à regret qu’il achetait une cassette. Pour les albums, il préférait déjà les vinyles, tellement plus pratiques quand il souhaitait écouter un morceau en particulier. Mais en vacances, il n’avait pas son tourne-disque, celui sur lequel se succédaient les 45 tours qu’il achetait chaque semaine dans ce Prisunic, rue du Poteau. Les cassettes, c’était bon pour les trop longs trajets en voiture, tout au plus…
(FWD) >>
Ce jour de décembre, donc, tandis que la nuit tombait déjà, il s’approcha du présentoir. Les jaquettes l’ornant lui furent d’emblée étrangement familières. La plupart des cassettes dataient des années 90, pas mal aussi des années 80. Comme si le temps s’était arrêté au seuil de cette échoppe. Il y avait de très bonnes choses, là où on aurait plutôt attendu quelques chanteurs populaires aux idées faciles d’accès. Blur et Pulp, fleurons britpop, côtoyaient INXS, A-Ha, Prince et Terence Trent d’Arby. Plus improbables, au milieu de tout ça, d’autres cassettes d'un goût douteux jaillies d’un passé révolu par on ne sait quelle faille temporelle. À portée de main, présence incongrue, la bande originale d’un obscur film de science-fiction français mettant en scène une ex-idole des jeunes aux cheveux blanchis. À treize ans, il avait même brièvement eu une affiche de ce sous-Mad Max dans sa chambre. La cassette avait beau s’être échouée là il y a plus de vingt ans, on avait quand même changé l’étiquette lors du passage à l’euro. Elle en valait six ce jour-là.
(PLAY) >
Troublé, il continuait de parcourir le présentoir quand une musique retentit. Un truc inconnu. Médiocre forcément. À l’intérieur, ils avaient dû le voir. On lui avait mis de la musique. Là, à l’entrée, rien que pour lui. Il songea à Rod Serling, à La Quatrième dimension, et plus particulièrement à cet épisode où un homme pressé retourne dans la ville où il a grandi et la retrouve telle qu’elle était trente ans auparavant, inchangée. La chanson qui, telle une sirène enjoleuse, voulait le retenir là n’était heureusement pas d’époque. Cela le rassura un peu. Un peu seulement. Il ne valait mieux pas, c’était le cas de le dire, s’éterniser ici…
(STOP EJECT)

par Ska publié dans : Songbook communauté : Le Monde du Rock
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Mardi 1 janvier 2008

01


Passé minuit, l’année commence avec les Sex Pistols, je crois. Pas mal. Quel morceau, je ne sais plus trop. Anarchy in the UK ou God Save the Queen. Forcément. D’une oreille distraite, on blindteste mollement tandis que le PC dans un recoin de la pièce déroule les mp3, tout aussi aléatoire dans ses enchaînements que nos conversations décousues. Notre hôte a bon goût. Pas trop de risque de mal tomber. Je me souviens qu’à un moment, pour rire, on a écouté un album de bootlegs (IPunx, un must !) et mis par-dessus des vidéos de tecktonik youtubesques. Eh bien, Grappa ou pas, ça avait de la gueule. Ouais.

Au petit matin, entre Marx Dormoy et La Chapelle, slalomant entre flaques de gerbe et grappes de fêtards sapés classe et court pour l’occasion, une fête qui s’éternise : des gens se trémoussent au premier étage, fenêtre ouverte, sur Loser de Beck. J’aurais bien aimé être invité là aussi. Pour danser, quoi !

Au retour, inutile de parler de ces visages hagards dans le RER de sept heures du matin. De cette jeune femme piquant une crise de larmes (ou d’angoisse) dans le couloir, à Nation. De ce type à capuche disant avec commisération à son pote qui vomit dans le caniveau, "Putain, faut qu’t’arrêtes de boire, mec"


Plus tard dans la journée, après quelques maigres heures de sommeil, des sms de circonstance. Comment faisait-on avant au fait ? C’est parfait les sms, ça laisse du répit, on y répond comme on veut, quand on veut. Je crois même avoir répondu à l’un d’entre eux : "2008 : Keep on Rockin’ in the Free World". Hmm... Neil, si tu savais…

Je continue le rangement des vhs entamé la veille. Les cassettes, ce n’est que le début. Ou la suite. Je ne sais plus trop. Sûr que mon mon appart’ débute 2008 tout neuf. Lui au moins, il doit se sentir bien. Ranger tout ça, c’est long, c’est fastidieux. Les vhs... C’est pas comme les musicassettes. Aucune affection, aucune nostalgie pour ce support. Celles que je ne jette pas vont droit dans des cartons, planquées dans le placard. Qu’elles ne m’emmerdent plus celles-là ! De toutes façons, je ne les regardais plus, elles ne me manqueront pas.

Ceci dit, rien de tel que ranger chez soi pour écouter des disques. C’est aussi idéal comme contexte que faire la vaisselle. On y est dans un état de disponibilité total.

Alors, c’était quoi les premiers disques de l’année ? Des vinyles. Rien que du vieux. D’abord Rattle and Hum de U2. Ce disque a vingt ans. Je l’ai vaguement entendu cet été au bord de la mer chez des amis et je m’étais dit alors qu’il faudrait que je le réécoute attentivement. Ce double album, je l’ai donc acheté en 1988. Et je le redécouvre avec plaisir – penser à aller voir les tablatures de Helter Skelter – Etrangement, j’avais totalement oublié l’existence d’un morceau intitulé God Part 2, et, là, les doigts pleins de poussière, La Porte du paradis version intégrale entre les mains, je réalise à quel point j’ai dû l’écouter à l’époque. God Part 2, putain ! Les quatre faces achevées, c’est le Say it Ain’t So de Murray Head que j’ai envie de poser sur la platine. Parce que j’en parlais il y a peu avec Arbobo, mon voisin de blog. Parce que John Steed, un ami, me loue souvent les qualités de ce disque. Et c’est vrai que – bien qu’inégal – il recèle quelques perles aux mélodies fort délectables.

La matinée s’achève – vers 15h – en douceur avec un disque de Georges Moustaki rarement écouté. Il n’a pas de titre, il date de 1979 et commence par l’immarcescible Et pourtant dans le monde. Avec ce mec-là qui chante et qui gratte sa guitare, je me sens bien. Ouais.

J’avais bien pensé sortir, faire un tour dans ce bois à côté de chez moi. Mais la nuit tombait déjà.

Cette journée n’est rien, elle n’existe pas. Juste un sas emprunté nonchalamment avant le vrai premier jour de l’année. Demain.

 

par Ska publié dans : Songbook communauté : Le Monde du Rock
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Samedi 15 décembre 2007

Ça recommence. Un lundi. Aux alentours de midi. Dans cette librairie où l’on vend surtout des disques, quelques hommes entre deux âges, entre bacs à vinyles et rangées de cd. Les boîtiers en plastique s’entrechoquent violemment. Rythmique supersonique pour curieux compulsifs. Le son sec et répétitif couvre le disque qui passe. Tu le connais, mais tu ne l’identifies pas. Les boîtiers claquent. Tu te demandes s’ils lisent les titres, s’ils identifient chaque cd. Le bruit est assourdissant. Inquiétant. 120 bpm. Au bas mot. Comme si le temps leur était compté. Regardent-ils vraiment ces cd ou se rassurent-ils dans le simulacre de l’exploration minutieuse du moindre bac ?
Des vieux disques sous pochettes cartonnées ou de leurs manteaux, tu ne sais trop ce qui sent le plus le renfermé. Ils naviguent entre les rayons. Méthodiquement. Ils ne font pas attention à toi. Ou plutôt si : une fraction de seconde, du coin de l’œil, ils t’ont jaugé, se sont demandés qui tu étais. Tu as vingt ans de moins qu’eux. Ils ne t’ont jamais vu par ici. Tu es venu chercher des 33 tours. Sans but précis, tu déambules. Déambuler, quelle drôle d’idée. Ici, il faut être efficace et pragmatique, ne rien laisser passer, trouver la perle avant le concurrent.
Ce jour-là, tu n’es pas allé travailler. Cette boutique, tu la connaissais le week end. Il y a bien longtemps. C’est là que tu avais acheté Made in Japan. Mais tu ne te souviens pas l’avoir fréquentée en début de semaine, comme là, juste avant l’heure du déjeuner. Tu pressens que certains viennent presque chaque jour, à l’affût des derniers arrivages. Peut-être n’est-ce que la première étape d’un périple journalier qui les mènera ensuite jusque chez Boulinier puis chez Gibert. D’une boutique à l’autre, se retrouvent-ils ? Poursuivent-ils la conversation entamée dans un autre arrondissement ? Peut-être sont-ils même interchangeables… Cette perspective étouffante te fait un peu peur. Tu as une soudaine envie de retrouver l’air libre. Tu vas sortir les mains vides. Tant pis.
Près du rayon rock, les odeurs de frites ou de clopes se mêlent aux rances relents de sueur. Absorbés dans leur quête aussi vague que compulsive, les clients bodysnatchés ne voient rien autour d’eux. Ils ont très vite su que tu n’étais pas de leur monde. Ils t’ont déjà oublié. Du moment que tu ne te retrouves pas en travers de leur chemin, tu leur importes moins qu’une nouveauté en tête de gondole à la Fnac. Il vaut mieux partir avant de finir comme eux qui se frôlent sans se voir, chorégraphie approximative de corps malhabiles et bossus d’avoir été trop longtemps penchés sur les bacs à soldes. Les vendeurs, la soixantaine, ne sont guère plus avenants. Ils classent, ils étiquettent. Inlassablement. Tu leur aurais bien demandé le nom de ce disque si familier, mais le regard dédaigneux de celui qui t’a accueilli sans mot dire t’en dissuade.

Le bras du tourne-disque tressaute.
tourne-disque tressaute. A deux minutes et trente quatre secondes précisément. C’est toujours au moment où tu veux pousser la porte. Ça te revient. Une fois de plus, tu te retrouves au fond du magasin, avec ce type en imperméable qui passe pour la énième fois devant toi en te bousculant… Tu as encore ce disque de Sticky Feet entre les mains, tu étais pourtant sûr de l’avoir posé… Juste avant de sortir… Il y a un instant…
Ça recommence. Un lundi. Aux alentours de midi. Dans cette librairie où l’on vend surtout des disques, quelques hommes entre deux âges, entre bacs à vinyles et rangées de cd. Les boîtiers en plastique s’entrechoquent violemment. Rythmique supersonique pour curieux compulsifs. Le son sec et répétitif couvre le disque qui passe. Tu le connais, mais tu ne l’identifies pas. Les boîtiers claquent. Tu te demandes s’ils lisent les titres, s’ils identifient chaque cd. Le bruit est assourdissant. Inquiétant. 120 bpm. Au bas mot. Comme si le temps leur était compté. Regardent-ils vraiment ces cd ou se rassurent-ils dans le simulacre de l’exploration minutieuse du moindre bac ?
Des vieux disques sous pochettes cartonnées ou de leurs manteaux, tu ne sais trop ce qui sent le plus le renfermé. Ils naviguent entre les rayons. Méthodiquement. Ils ne font pas attention à toi. Ou plutôt si : une fraction de seconde, du coin de l’œil, ils t’ont jaugé, se sont demandés qui tu étais. Tu as vingt ans de moins qu’eux. Ils ne t’ont jamais vu par ici. Tu es venu chercher des 33 tours. Sans but précis, tu déambules. Déambuler, quelle drôle d’idée. Ici, il faut être efficace et pragmatique, ne rien laisser passer, trouver la perle avant le concurrent.
Ce jour-là, tu n’es pas allé travailler. Cette boutique, tu la connaissais le week end. Il y a bien longtemps. C’est là que tu avais acheté Made in Japan. Mais tu ne te souviens pas l’avoir fréquentée en début de semaine, comme là, juste avant l’heure du déjeuner. Tu pressens que certains viennent presque chaque jour, à l’affût des derniers arrivages. Peut-être n’est-ce que la première étape d’un périple journalier qui les mènera ensuite jusque chez Boulinier puis chez Gibert. D’une boutique à l’autre, se retrouvent-ils ? Poursuivent-ils la conversation entamée dans un autre arrondissement ? Peut-être sont-ils même interchangeables… Cette perspective étouffante te fait un peu peur. Tu as une soudaine envie de retrouver l’air libre. Tu vas sortir les mains vides. Tant pis.
Près du rayon rock, les odeurs de frites ou de clopes se mêlent aux rances relents de sueur. Absorbés dans leur quête aussi vague que compulsive, les clients bodysnatchés ne voient rien autour d’eux. Ils ont très vite su que tu n’étais pas de leur monde. Ils t’ont déjà oublié. Du moment que tu ne te retrouves pas en travers de leur chemin, tu leur importes moins qu’une nouveauté en tête de gondole à la Fnac. Il vaut mieux partir avant de finir comme eux qui se frôlent sans se voir, chorégraphie approximative de corps malhabiles et bossus d’avoir été trop longtemps penchés sur les bacs à soldes. Les vendeurs, la soixantaine, ne sont guère plus avenants. Ils classent, ils étiquettent. Inlassablement. Tu leur aurais bien demandé le nom de ce disque si familier, mais le regard dédaigneux de celui qui t’a accueilli sans mot dire t’en dissuade.

Le bras du tourne-disque tressaute.
tourne-disque tressaute. A deux minutes et trente quatre secondes précisément. C’est toujours au moment où tu veux pousser la porte. Ça te revient. Une fois de plus, tu te retrouves au fond du magasin, avec ce type en imperméable qui passe pour la énième fois devant toi en te bousculant… Tu as encore ce disque de Sticky Feet entre les mains, tu étais pourtant sûr de l’avoir posé… Juste avant de sortir… Il y a un instant…
Ça recommence. Un lundi. Aux alentours de midi. Dans cette librairie où l’on vend surtout des disques, quelques hommes entre deux âges, entre bacs à vinyles et rangées de cd. Les boîtiers en plastique s’entrechoquent violemment. Rythmique supersonique pour curieux compulsifs. Le son sec et répétitif couvre le disque qui passe. Tu le connais, mais tu ne l’identifies pas. Les boîtiers claquent. Tu te demandes s’ils lisent les titres, s’ils identifient chaque cd. Le bruit est assourdissant. Inquiétant. 120 bpm. Au bas mot. Comme si le temps leur était compté. Regardent-ils vraiment ces cd ou se rassurent-ils dans le simulacre de l’exploration minutieuse du moindre bac ?
Des vieux disques sous pochettes cartonnées ou de leurs manteaux, tu ne sais trop ce qui sent le plus le renfermé. Ils naviguent entre les rayons. Méthodiquement. Ils ne font pas attention à toi. Ou plutôt si : une fraction de seconde, du coin de l’œil, ils t’ont jaugé, se sont demandés qui tu étais. Tu as vingt ans de moins qu’eux. Ils ne t’ont jamais vu par ici. Tu es venu chercher des 33 tours. Sans but précis, tu déambules. Déambuler, quelle drôle d’idée. Ici, il faut être efficace et pragmatique, ne rien laisser passer, trouver la perle avant le concurrent.
Ce jour-là, tu n’es pas allé travailler. Cette boutique, tu la connaissais le week end. Il y a bien longtemps. C’est là que tu avais acheté Made in Japan. Mais tu ne te souviens pas l’avoir fréquentée en début de semaine, comme là, juste avant l’heure du déjeuner. Tu pressens que certains viennent presque chaque jour, à l’affût des derniers arrivages. Peut-être n’est-ce que la première étape d’un périple journalier qui les mènera ensuite jusque chez Boulinier puis chez Gibert. D’une boutique à l’autre, se retrouvent-ils ? Poursuivent-ils la conversation entamée dans un autre arrondissement ? Peut-être sont-ils même interchangeables… Cette perspective étouffante te fait un peu peur. Tu as une soudaine envie de retrouver l’air libre. Tu vas sortir les mains vides. Tant pis.
Près du rayon rock, les odeurs de frites ou de clopes se mêlent aux rances relents de sueur. Absorbés dans leur quête aussi vague que compulsive, les clients bodysnatchés ne voient rien autour d’eux. Ils ont très vite su que tu n’étais pas de leur monde. Ils t’ont déjà oublié. Du moment que tu ne te retrouves pas en travers de leur chemin, tu leur importes moins qu’une nouveauté en tête de gondole à la Fnac. Il vaut mieux partir avant de finir comme eux qui se frôlent sans se voir, chorégraphie approximative de corps malhabiles et bossus d’avoir été trop longtemps penchés sur les bacs à soldes. Les vendeurs, la soixantaine, ne sont guère plus avenants. Ils classent, ils étiquettent. Inlassablement. Tu leur aurais bien demandé le nom de ce disque si familier, mais le regard dédaigneux de celui qui t’a accueilli sans mot dire t’en dissuade.

Le bras du tourne-disque tressaute.
tourne-disque tressaute. A deux minutes et trente quatre secondes précisément. C’est toujours au moment où tu veux pousser la porte. Ça te revient. Une fois de plus, tu te retrouves au fond du magasin, avec ce type en imperméable qui passe pour la énième fois devant toi en te bousculant… Tu as encore ce disque de Sticky Feet entre les mains, tu étais pourtant sûr de l’avoir posé… Juste avant de sortir… Il y a un instant…
Ça recommence.

par Ska publié dans : Songbook communauté : Le Monde du Rock
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Dimanche 4 novembre 2007


Elle dodeline. Lentement. Les battements de son cœur s’accordent à la pulsation du morceau. Soudain, ça va mieux. Dans la stéréo, la plainte d’un chanteur plus si jeune. Helpless. Le réconfort de cette chanson cocon. Celle sur laquelle il lui avait appris à jouer de la guitare. Trois accords. Plus jamais d’accord. Elle devrait pleurer, mais l’écouter, finalement, lui fait du bien. Dehors, il fait froid. La voix la réchauffe. Ses disques : et si c’était tout ce qui lui restait. Les siens bien sûr, mais ceux qu’il lui avait offerts, surtout… Ce concert à Massey Hall. Elle n’était même pas née. Et tout était déjà si triste.
Ses disques. Quand rien ne va plus, quand elle tourne en rond, eux demeurent de vaillants petits soldats faisant bloc sous le ciel maussade. Malgré les ruptures, les morts, les trahisons qu’ils recensent et collectionnent. Trente-trois tours sur eux même, la magie opère. Les cœurs y sont éraflés, déchirés, on n’y dénombre plus les balafres, et pourtant, pourtant, les écouter, c’est déjà apprivoiser la peine.
La journée s’achève. Un jour de plus sans avoir réussi à rien faire. Pas un mot à coucher sur le papier. Elle toujours couchée sur le plancher. A se complaire dans son mélo. Comme elle déteste ces dimanches dans l’abîme desquels résonne si cruellement l’écho de son absence. Une bien mauvaise chanson triste que la sienne. Pourquoi n’arrive-t-elle donc pas à en faire jaillir autre chose que cette boule de feu et d’amertume. Quel connard ! Elle aurait dû sortir, l’oublier, appeler, répondre enfin aux regards des passants anonymes. Elle ne voyait pas grand monde ces temps-ci. Qui aurait daigné l’écouter ? Elle préférait aux vivants la compagnie de sa sèche. Sèche en dedans, elle savait bien qu’il lui fallait se secouer, gratter la mélancolie jusqu’à ce qu’une nouvelle peau affleure de son cadavre de pleurs. Mais elle restait couchée là, lasse, tout cela pourrait bien attendre demain.
Le lundi, la vie reprendrait son rythme métronome. Jusqu’au dimanche suivant.


par Ska publié dans : Songbook
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Jeudi 25 octobre 2007

"Vous cherchez quelque chose ?". Le jeune homme en veste kaki leva les yeux du bac dans lequel il fouillait depuis de longues minutes. "Non, je regarde juste", répondit-il avec un sourire poli.
Il avait l’air de s’ennuyer ferme, le vendeur.
Dans le froid de l’automne, piégé dans cette brocante en plein air tout juste fréquentée par les volutes venteuses et quelques promeneurs égarés, il maudissait sa crédulité. Encore une journée d’foutue. On lui avait promis du monde, du beau temps, des collectionneurs de 33 tours et des fans de Johnny. Tu parles ! Ce n’était pas un client comme le binoclard en face de lui qui allait l’aider à rentabiliser son déplacement. Tout juste pourrait-il éventuellement le distraire de cet ennui dans lequel il s’enfonçait depuis une ouverture bien trop matinale. Il se demandait s’il avait eu autant de mal que lui à trouver l’emplacement. Venir de si loin pour ça… Sûr que cette fois-ci, il n’avait pas eu de problème pour se garer. Et personne pour râler pendant qu’il déchargeait ses cartons de vinyles. C’était déjà ça.
- Vous avez de quoi les lire ?, demanda-t-il dans l’espoir d’engager cette fois une véritable conversation.
- Pardon ?
- Les 33 tours, vous pouvez les écouter ?
- Bien sûr, encore heureux !
- Je demande, vous savez, parce qu’il y a plein de jeunes qui m’achètent des disques  mais qui n’ont même pas de platine pour les lire…
- Je ne suis plus si jeune que ça.
- Plus que moi en tout cas… 
Le plus si jeune homme acquiesça d’un air entendu. Mais, peu disert, il referma de lui-même la parenthèse.

Mais il croyait quoi, celui-là ? Qu’il n’avait jamais connu que le cd ? Apparemment, le vendeur ne se doutait pas que les disques qu’il achetait adolescent avaient longtemps été des vinyles. Sa première platine laser, celle que lui avait donné son père, il avait dû l’avoir à l’orée des années 90, pas avant. Se doutait-il seulement de cette coquetterie langagière que lui reprochaient ses amis, sa propension maladive à parler de ses microsillons plutôt que de ses 33 tours ?
Occupé à défaire le cellophane entourant son jambon/beurre, le disquaire ne le vit pas attaquer pour la énième fois la rangée de bacs pop/rock. Tandis qu’il en avalait la dernière bouchée, l’acheteur hésitant se disait qu’il fallait vraiment qu’il se décide entre tous ces disques qu’il venait de repérer. Il devait rentrer maintenant. Il lui avait promis que cette fois-ci il n’y passerait pas la journée. D’autant plus qu’il devait, le soir même, aller filmer Sticky Feet en studio. Il l’avait promis à Julien. Maintenant que le groupe était signé, il n’allait pas arrêter l’enregistrement de leur épopée balbutiante sous prétexte qu’il devait se comporter en adulte responsable. Il savait bien qu’elle allait en faire un drame, lui reprocher encore une fois de lui laisser le bébé sur les bras. Tant pis. Il tendit Ram, Ummagumma et le troisième Zep au vendeur solitaire. Il aurait tant aimé rester là encore un peu, faire le tri complet de ce bac funk qu’il n’avait fait que survoler tout à l’heure.
Il était déjà trop tard pour réagir quand les doigts graisseux du disquaire se posèrent sur la pochette du McCartney. Le vendeur dût remarquer son regard rivé au disque souillé car il saisit aussitôt une serviette en papier sur le rebord de son stand pour s’essuyer grossièrement les mains. Le petit mec qui désormais le flinguait du regard avait bon goût. Rien de décisif, certes, pas très aventureux, mais rien à redire sur ses choix. Il était juste un peu surpris qu’il écoute à son âge de si vieux trucs. De si vieux trucs ? La boule d’angoisse remonta soudain quand il se rendit compte que lui n’avait écouté aucun de ces trois disques depuis plus de vingt ans. Il glissa les reliques dans un sachet en plastique.
Le vent redoublait d'ardeur, lui sembla-t-il. Alors que le garçon signait son chèque, un éclair, au loin, zébra le ciel fondu au noir. Ouais, l’après-midi s’annonçait vraiment merdique.

 

par Ska publié dans : Songbook communauté : Le Monde du Rock
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Jeudi 4 octobre 2007


PICT0024-copie-1.JPGQuand on lui demandait le genre de musique qu’il aurait aimé jouer, les chansons qu’il aurait aimé écrire, il pensait invariablement à Yves Simon. Au chanteur des années 70, précisait-il toujours, celui qui rêvait Juliet dans les diabolos menthe, qui citait Polanski et Higelin dans une poignée de vers, celui qui posait en tee-shirt Jefferson Airplane sous sa vieille veste en jean. Celui, surtout, dont les mots, les silhouettes et les visages familiers arpentaient les rues de son propre quartier : de Barbès à la place de Clichy, de la rue Clignancourt à la place des Abbesses, de Rochechouart à la Goutte d’or. Dans ses chansons, il rêvait de New York et de Manhattan, mais il était de Paris. De Paris 75. Il chantait si bien cette ville : ses nuits, ses petits riens, ses passagers clandestins.
On lui avait dit aussi qu’il lui ressemblait. C’était surtout la pochette de Respirer, chanter... qui leur avait fait affirmer cela. La barbe sans doute.
On trouve de ces ressemblances parfois... Ceci dit, depuis qu’il avait coupé ses cheveux, c’était quand même beaucoup moins net. Dommage. La comparaison était plutôt flatteuse. Cette pochette d’un disque paru alors que lui ne marchait même pas encore, elle l’avait surtout conforté dans le sentiment que certaines de ces chansons lui parlaient directement, tout bas dans le creux de son oreille. Elles étaient à lui. Il aurait aimé y vivre. "Raconte toi", lui intimaient-elles doucement...
Puis il y eut les années 80, quand le chanteur changea de vie pour devenir écrivain, chantre du mitterrandisme et intellectuel de salon. Moins rock’n’roll a priori. D’ailleurs, il arrêta de se produire sur scène et chroniqua souvent à Libé.
Il lui conservait toutefois toute son affection. Et quand, bien des années plus tard, un certain Julien Baer sortit son premier album, il entendit dedans tout ce qui le fascinait tant dans ces vieux vinyles achetés à dix francs chez Boulinier. Même timbre de voix, mêmes arrangements seventies mais enrichis de sonorités soul que son héros de Barbès avait, lui, peu explorées. La relève était prête. Le public suivit peu.
Enfin, il y avait cette chanson. A une époque où Zelda évoquait bi
en plus un jeu vidéo que la femme tragique de Francis Scott Fitzgerald, il se serait bien vu baptiser sa fille de ce beau prénom. Las ! Avant que l’éventualité se présente, celle qui fumait des Gauloises bleues avait changé de peau dans sa nuit américaine.
Alors, il jouait certains morceaux à la guitare, il y revenait souvent. Il avait tout de même encore un peu de mal avec les arpèges de Raconte toi

Yves Simon, lui, avait finalement sorti un disque décevant à la fin des années 90. Un objet trop chic, trop clinquant, à la production déjà démodée. On avait dit ensuite qu’il devait tourner un long métrage avec une belle actrice à la voix rauque. Trente ans plus tôt, il chantait "la Dorléac". A l’orée du siècle, il devait filmer "la Mouglalis". Rien ne vint. Jusqu’à ces jours-ci… *




* Le nouveau disque d’Yves Simon s’intitule Rumeurs. Il est sorti le 1er octobre.


Bonus Tracks :

free music
par Ska publié dans : Songbook communauté : tiré par les oreilles
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Dimanche 30 septembre 2007


S'il y a un truc émouvant avec les vinyles et les cassettes audio, c’est leur vulnérabilité.
Ces sillons comme des rides en lesquels lire le passage du temps, les écoutes renouvelées.
Ces bandes magnétiques qui se déroulent, figurant très précisément la place où est inscrite la musique. On y voyait presque les notes, les harmonies, les larsens. Tout comme, lorsqu’on la déroule, une pellicule de film révèle, exposée à la lumière, les images qu’elle emprisonne. Un par un, l’un après l’autre, les photogrammes figés ne demandant qu’à s’animer.
La bande magnétique qui s’entortille, le disque qui craque, tressaute, tu en serais difficilement nostalgique. Mais reconnais que le CD est singulièrement dépourvu des petits défauts qui rendent si touchants ces supports qu’à l’ère de la musique dématérialisée on taxera poliment de "désuets".
Je ne parlerai pas ici de l’objet, du toucher, du rapport physique à la musique, des pochettes se déployant dans les grandes largeurs, encore moins des qualités sonores comparées des vinyles et des CD. Je laisserai ces considérations aux musicologues, aux esthètes et aux nostalgiques arpenteurs de brocantes. J’éviterai aussi d’épiloguer sur les dérives commerciales nous permettant aujourd’hui d’acquérir de vilains cadres spécialement conçus pour faire trôner nos 33 tours d’adolescents, émasculés dans nos salons de "bobos"…
Les disques sont faits pour être usés, pas pour être exposés.


Avant, donc, on se faisait des cassettes. Cela pouvait être un geste amoureux.
Tu te souviens d’un temps où réaliser une compilation prenait du temps, où tu devais surveiller la cassette, couper le morceau au bon moment, faire gaffe à l’amorce de la bande, tant de joyeusetés dont le numérique te permet – loué soit-il ! – de faire l’économie. Mais, du coup, le geste n’a plus rien à voir.
Moi, j’aime bien cette longue séquence du film Elisabethtown ponctuée par une floppée de chansons que Kirsten Dunst a agencées sur des CD en fonction du trajet en voiture que doit y faire Orlando Bloom. S’ouvre alors une brèche narrative, digression aussi gratuite qu’illogique, où le réalisateur Cameron Crowe – que tu sais grand amateur de rock – se permet de convier le spectateur à écouter quelques morceaux qu’il chérit. Comme si Elisabethtown n’existait que pour cette séquence de fan. Dans le film, c’est très théorique, c’est un peu lourd. Chaque chanson doit être écoutée en un lieu précis du périple. Mais c’est aussi très beau, comment, dans cette œuvre assez formatée, les chansons, soudain, viennent se substituer au scénario. Pourtant, je me dis que ce serait encore plus beau si Cameron Crowe – comme lorsqu’il écrit Presque célèbre ou qu’il place le Freebird
de Lynyrd Skynyrd au cœur d’une des plus jolies scènes d’Elisabethtown – acceptait de n’être pas de son temps (tous les morceaux de pop seventies nourrie d’americana qu’il choisit pour accompagner la séquence en attestent). Choisir le CD gravé contre la musicassette enregistrée atténue malheureusement la portée du geste sentimental de son héroïne. Surtout quand il s’agit de filmer une séquence fantasmatique de road movie à l’intérieur d’un film qui n’en est pas un. Car la cassette a définitivement à voir avec la route. Tandis qu’elle se déroule, le CD tourne sur lui-même, fait du sur-place. La nuance est d’importance, tu ne crois pas ?
Qu’est-ce donc alors aujourd’hui qu’offrir une compilation-maison quand une poignée de minutes et quelques glissés de souris suffisent à la création d’un CD ? La "mixtape" supposait du temps réel, limitait le droit à l’erreur, toutes choses paraissant obsolètes à l’heure du numérique et de la musique virtuelle. Le terme perdure mais ne désigne plus la même chose. Le geste, donc, a changé. Il a perdu de son caractère laborieux. Dans les années 80, au début des années 90, pour conquérir les filles, on avait le choix : leur jouer un morceau à la guitare (quand on avait une guitare) ou leur faire une cassette (c’était généralement plus simple). En ce temps-là, t’en rappelles-tu, point de dossiers et de répertoires gavés de mp3 bien classés. Parfois même, on devait enregistrer des titres, en direct, à la radio !
Ainsi, dans la compilation d’amoureux, il y avait la sélection que tu faisais en passant en revue tes disques, mais il en allait surtout de la sueur de l’assemblage, de ce moment de temps réel où la musique se déroulait sans tricherie pour que tu arrives, enfin, au bout de 60 ou de 90 minutes d’extrême concentration, à l’objet idéal : cette cassette qui peut-être allait ponctuer les étapes d’une histoire d’amour naissante et forcément prometteuse.


La cassette a cette valeur sentimentale que le CD ne lui a jamais ravie. Le Mini-Disc aurait pu, peut-être. Il renouait avec l’utilisation que tu avais jadis de la cassette, à un moment où tu ne gravais pas encore les CD comme tu le fais aujourd’hui. Mais le MD arrivait bel et bien dans l’ère numérique. Le temps de l’enregistrement – compressé – déjà, n’était plus le même. Celui de la lecture non plus. De fait, on zappe moins facilement un morceau sur une cassette : tous comptent…
Il y a ce bouquin de Charles Berbérian que j’aime bien. Playlist, il s’appelle. Le dessinateur y montre ses MD "customisés", leurs livrets ou leurs étiquettes illustrés par ses soins. La réappropriation du support y est salutaire, elle fait de chaque disque un objet unique. Un peu comme dans ce livre que tu as trouvé à Barcelone au printemps dernier, celui dans lequel étaient photographiées des centaines de cassettes enregistrées décorées par leurs utilisateurs. En feuilletant ces deux livres, on avait qu’une envie : faire de même avec nos CD, ressortir nos vieilles cassettes de la caisse où elle s'entassent et leur offrir, à coups de feutres, une cure de jouvence.
Las ! Comme le CD, le MD, même agrémenté des dessins de Berbérian, est un objet définitivement lisse. Encore plus même. Tu ne peux même pas y laisser de moches traces de doigts gras, c’est dire ! Le MD est froid, se tient à distance. Il ne te dit rien, se planque, galette sphérique tenue à l’abri de tout contact, emprisonnée qu’elle est dans sa coque carrée et plastifiée.
Le MD n’a pas de regard. Il ne nous fixe pas, comme le faisait la musicassette, avec ses deux trous béants dans lesquels s’embobinait le dérouleur du magnétophone ou du walkman. Le MD et le CD sont aveugles, la cassette nous regardait. Elle nous disait toujours où elle en était : rembobinée, à moitié déroulé, chiffonnée, elle ne pouvait rien nous cacher. Et puis lors des longs trajets en voiture, quand le walkman devenait notre meilleur ami, les mètres de bande se déroulant dans nos oreilles résonnaient en écho avec les kilomètres parcourus. Aujourd’hui, le baladeur numérique – qui fait de la musique une pure abstraction, qui navigue à son gré parmi des milliers de chansons – abolit la distance et le temps. Il est un peu à l’avion ce que la musicassette est à la voiture et au road movie.


Surtout, le CD ou le fichier numérique, on ne peut pas les filmer. Souviens-toi de cette image récurrente au cinéma du diamant se posant sur un vinyle. De Presque célèbre à Interstella 5555 en passant par Control, il y a tant de films que tu aimes où est magnifié ce geste pourtant quotidien de "mettre un disque". Ce geste-là, on le filme beaucoup moins depuis quelques années. Et puis, franchement, même s'il ne s'agit pas là de musique, Snake Plissken déroulant la bande magnétique de la cassette à la toute fin de New York 1997, ça a tout de même plus de gueule que de faire glisser un fichier informatique dans une corbeille virtuelle, non ?
Du coup, je me dis que le faisceau laser, clinique et scientifique, n'a vraiment pas les moyens de rivaliser avec le sex-appeal de la cassette et du vinyle. Quand le CD adepte du safe sex fraye à distance avec la musique, on n’oublie pas que le diamant du tourne-disque parcourait le microsillon par contact direct. Parcourus d'électricité statique, lequel des deux frissonnait le plus au moment où ils se touchaient ? Te souviens-tu aussi que, parfois, le trou situé au milieu du 33 tours était mal proportionné, qu’il fallait forcer un peu… De la compilation à la copulation, une voyelle et une consonne. Une face A et une face B. Prendre (le disque), (le) retourner.
L’analogique comme programme érotique, alors ?


par Ska publié dans : Songbook communauté : tiré par les oreilles
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