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3 janvier 2013 4 03 /01 /janvier /2013 12:19

Texte initialement publié sur le site de Bref, le magazine du court métrage

 

 

chapo_ppQuand on insère le DVD dans le lecteur, on a un peu peur. Peur que la beauté du film s’estompe du fait de le revoir. Peur que l’image du téléviseur altère la rêverie où nous plongea sa découverte en salle. Peur surtout que Holy Motors ne soit pas à la hauteur des émotions fulgurantes qui rythmèrent sa projection en mai, dans la Salle du Soixantième anniversaire, à Cannes, alors que l’on ne savait rien du film, alors que l’on ne faisait même pas partie des thuriféraires de Leos Carax. On redoutait de revoir Holy Motors, donc, car le prodige du film, son emprise sur nous – deux heures durant et plusieurs mois depuis – tint beaucoup à cela : au fait d’être constamment surpris, trimballé, de ne jamais savoir où le cinéaste nous emmènerait, en quoi, au détour du plan suivant, de la prochaine séquence, le film se transformerait. Il ne cessait de se déplier, rien ne pouvait le circonscrire, aucune théorie, aucun a priori. Le film était fou, inégal, baroque, et cela nous subjugua. Sans s’y attendre, on était – comme le chantait Gérard Manset dans une autre chanson que celle qu’utilisa Carax – « entré dans le rêve » dès les premières minutes ; et un cinéaste avait réussi le miracle – rare – de réenchanter littéralement notre regard de spectateur. Et le Cinéma peut-être, avec.
Pour nous, Holy Motors tenait de la plongée dans le vide, de l’expérience inédite, de celles que l’on a comptées ces dernières années sur les doigts d’une main (Tropical Malady, Gerry, Mulholland Drive, Inland Empire). Depuis, on a beaucoup écrit sur Holy Motors. Perdait-il de sa beauté, de son mystère, au fil des mots s’égrainant sur son compte ? Je ne sais pas. Probablement, oui. Je sais surtout que l’expérience éprouvée ce soir de mai fut unique, parente quand même de l’ébahissement qui me saisit quand Inland Empire m’égara dans une salle immense et désertée ou de la fascination de découvrir Gerry à Locarno, en 2002, bien avant qu’un distributeur règle les problèmes de droits qui, longtemps, bloquèrent la sortie du film.
Alors revenir sur le film, encore ? Oui, pourquoi pas. Pour éprouver cette émotion, pour voir ce qu’il en subsiste, pour mesurer surtout en quoi le film tient, en quoi son inachèvement, son opportunisme aussi désespéré que jusqu’au-boutiste le rendent toujours aussi beau. .

Holy Motors n’est pas un chef-d’œuvre, loin de là. Holy Motors est un accident. Un film fait « contre », en dépit de tout, à l’arrachée, « faute de mieux » peut-être. « Faute de mieux » sans doute (1). Un objet hybride indirectement nourri de mille projets avortés. Sa splendeur vient de là, dans cette chair qui y palpite, dans le désir désespéré qui l’habite, dans l’échec qu’il transcende : celui d’un cinéaste n’ayant pas tourné – ou si peu – depuis douze ans. Et obligé, en conséquence, d’envisager chaque film – il le dit lui-même – à la fois « comme le premier et comme le dernier ».
Faut-il vraiment en passer par là, par la biographie, pour aimer le film ? Holy Motors, dès ses premiers plans – où, littéralement, Carax lui-même se réveille dans une chambre d’hôtel jouxtant une salle de cinéma remplie de spectateurs hagards (nous ?) peut-être morts de l’attendre depuis trop longtemps – nous y invite sans ambiguïté. Le film procède par fragments, par éclats, par trouées, traversé par les mille vies de Monsieur Oscar. C’est surtout un film de désirs, de trop-pleins, où le cinéaste semble enfourner tout ce qui le travaille, tout ce qui plastiquement le stimule. Il y aura Marey et Lon Chaney. De la science-fiction et de l’accordéon. Manset et la Samaritaine. Des limousines et puis du spleen. Piccoli et aussi Kylie. Et puisqu’il faut bien faire tenir le tout ensemble, autant s’appuyer sur un fidèle (Denis Lavant) et bricoler autour des images et des séquences disparates une trame ostensiblement artificielle où se mêlent le vrai, le faux, la vérité et le mensonge, les frères Lumière et Méliès. C’est tout le mystère du Cinéma et des puissances de l’incarnation à l’écran – tout le sujet d’un film fait de rôles à jouer, d’identités doubles et de faux-semblants – que cela fonctionne et qu’au-delà du bricolage et des opportunités enfin saisies par un cinéaste qui ne peut plus tergiverser, la Grâce advienne et troue la toile de l’écran. (2)
Même si Carax s’y cite souvent et même si certaines figures, certains plans font écho aux quatre films qui précédèrent, Holy Motors – faux film à sketches – ne ressemble en rien aux autres longs métrages du cinéaste. Il n’est pas, loin de là, une compilation et il n’est pas à souhaiter non plus que son film suivant lui ressemble. Holy Motors est le film d’un moment. La somme de plusieurs rencontres (Kylie Minogue, Eva Mendes), de quelques dettes (filmer Edith Scob, coupée dans Les amants du Pont-Neuf), d’opportunités ratées (le projet Merde in USA) et sans doute aussi, il faut l’écrire, d’envies mal dégrossies. Avant tout – du moins la voit-on ainsi – une œuvre arrachée à la torpeur et à l’isolement. Et c’est cela, cela seul, qui la rend à nos yeux si bouleversante.

Stéphane Kahn

 

 

Holy Motors, DVD Potemkine, 19,99 euros, 22,99 en Blu-Ray.

 

 

(1) Dans les bonus du DVD, lors d’une rencontre filmée au Festival de Locarno, Leos Carax exprime en effet – sans pour autant verser dans un discours rétrograde – sa défiance pour le numérique, son peu de goût pour les petites caméras et son regret que l’image, avec de nouvelles techniques mal maîtrisées, soit soumise à l’aléatoire…
(2) Holy Motors invente sa propre logique et c’est là le plus beau. Qu’importe alors que Kay-M (Eva Mendes) soit aussi, comme Oscar, une comédienne passant d’une vie à l’autre (ce que nous révèle une scène coupée), qu’un mort se relève à la fin d’une séquence d’agonie, qu’un « entracte » injustifié déboule pour le simple plaisir d’une jubilatoire séquence musicale, que Denis Lavant, au beau milieu du film, se retrouve – vertige sublime – face à sa toute première incarnation (le banquier à la terrasse du Fouquet’s : comme si les personnages, entr’aperçus jusqu’alors au gré des métamorphoses filmées par Carax, prenaient vie, s’affranchissaient de celui qui les incarnait, qui les a créés), qu’importe aussi que le personnage joué par Kylie Minogue soit double (Eva/Jean), tout communique, tout fait sens, rien n’est sérieux, tout est très sérieux…


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commentaires

D&D 20/01/2013 13:57


J'aime beaucoup ton texte. Il donne envie de s'éprendre du film comme toi. 


(Et par ailleurs, bonne année ska :-) )

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