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6 janvier 2007 6 06 /01 /janvier /2007 11:30

Qu'est-ce qu'un film rock ? (suite)

Mods de Serge Bozon - dont je parlais dans Bref en 2003 - pourrait, à sa manière très singulière, apporter quelques éléments de réponse...

59 minutes, à peine une heure, cela pourrait être la durée d'un double vinyle si l'on était encore à l'orée des années 70 (le film se déroule en 66-67) et si l’on sacrifiait le format de la chanson de deux minutes au long cours d’un album complet. C'est en tous cas la durée atypique qu’a choisi Serge Bozon, pilier de « La Lettre du cinéma », pour son deuxième film après L'amitié.

D’un abord intimidant (un rien hautain, à l’image des personnages principaux, deux jeunes militaires butés en visite sur un campus pour secourir leur frère atteint d’une mystérieuse maladie) et s’il pourra en agacer certains par son dandysme revendiqué, Mods est pourtant un film plaisamment futile où l’exhibition de précieuses influences sixties participent pleinement du bonheur que l’on prend à le voir. Comme le suggère déjà son titre référentiel, Mods est un film résultant, dans sa structure et son rythme, d’une véritable approche musicale du récit, et qui, tout naturellement, nous invite à l’appréhender sous cet angle précis. C’est aussi, soulignons-le, une de ces œuvres où des extraits musicaux scrupuleusement choisis n'obéissent pas à une logique « juke-box » de simple empilement mais s’affichent, plutôt, comme des objets fétichisés que l'on devine longuement choyés par un cinéaste livrant avec eux une bonne part de lui-même.
Mods, pourtant, s'il est bien un film musical, n'est pas une comédie musicale (on y danse parfois mais on n'y chante pas ; la musique, hors champ, n'est jamais motivée par un contexte). Et Mods n'est surtout pas un film « mode » : la référence à ces jeunes prolétaires anglais tirés à quatre épingles qui s'opposaient violemment aux rockers dans le soin porté à leur apparence et dans leur goût pour le rythm’n’blues et la soul music américaine prend à contre-pied tant ce courant immortalisé par Pete Townshend avec Quadrophenia (le disque en 73, puis le film en 79) reste, si l’on s’en tient à la musique, en marge du revival rock dont se gargarise la presse spécialisée ces temps-ci. L'aspect décalé et déstabilisant du film de Bozon vient en partie de là, de l'étrangeté qu'il y a à le voir ressusciter par la bande mais avec opiniâtreté un tel courant sans qu’on puisse non plus le soupçonner d’être dupe du caractère profondément nostalgique de sa démarche. De manière significative, les quatre mods qui interviennent ponctuellement comme une sorte de chœur antique commentant l'action sont presque toujours – du moins dans la première partie du film – saisis en plans fixes, dans des postures savamment étudiées, comme des icônes arrachées à un passé immortalisé par de nombreuses photos et témoignages. Pourtant, Mods ne ressemble pas à un film singeant les années 60, mais bien – hypothèse – à une œuvre incroyablement moderne qui aurait traversé telle quelle trois décennies pour parvenir sur les écrans aujourd'hui.

Mods est maniéré mais pas maniériste. Si le rythme du film, son découpage en couplets-refrain à la simplicité typiquement « pop », se lit assez facilement, l'aisance avec laquelle Bozon et sa scénariste Axelle Roppert parviennent à restituer l’esprit d’une période fantasmée est assez miraculeuse. Spectateur en 2003 de ce film supposé se dérouler plus de trente ans auparavant, on en accepte très vite les conventions sans jamais avoir l'impression de se retrouver face à un film d'époque ou face à un film en costumes. C’est que l'action de Mods se situe en fait dans une sorte de bulle, un cadre intemporel qui est tout bonnement celui de la chanson populaire et de son cortège de doutes et d’amours déçus.

Pour filer la métaphore musicale, ce film progresse comme un disque rayé (des situations qui se répètent, l’apparent sur-place de la narration) et pourrait – avec ses reprises, ses ponts, ses effets de réverbération et ses solos – s'apparenter à un long morceau s'étirant sur une heure (jeu sur les voix et les intonations, répliques redites mot pour mot à quelques séquences d'intervalle par un autre personnage que celui qui les a prononcées la première fois). Mais il traduit aussi à sa manière le contenu dérisoire de bien des chansons, la toile de fond du film – la maladie qui gagne par contagion le campus, ce mal métaphysique qui plonge dans le désarroi son lunaire médecin – n'étant rien d'autre qu'un spleen adolescent consécutif à une peine de cœur.  Face à cet événement que tout le monde cherche à décrypter, l’humour distancié des dialogues combiné au sérieux de l’ensemble des personnages apporte un décalage salutaire à un film dans lequel l'acteur Bozon, sorte de Droopy neurasthénique se pensant vacciné contre le sentimentalisme (« Il n'y a vraiment que des chochottes ici », dira-t-il avec dédain), n'est pas le dernier à s’illustrer.

Mods procède d'une greffe étrange entre le burlesque, la danse et un humour délicieusement absurde. Les séquences chorégraphiées très peu découpées, ne cédant jamais aux facilités du genre et jouant tantôt sur un effet de répétition proprement fascinant, tantôt sur la feinte difficulté des danseurs à assumer un corps aux prises avec la musique (cette scène très belle où les deux héros dansent en pyjama dans la chambre de leur frère), orientent le film vers une étrangeté rarement de mise dans le film musical. Derrière ces chorégraphies minimales et souvent mécaniques, rencontre troublante entre le spectacle vivant et le cinéma, couve une passion, une tension que le cinéaste, surtout intéressé par l’incompréhension de ses deux militaires pour le petit monde étudiant qui les entoure, prend un malin plaisir à ne pas filmer. Jusqu’au tout dernier numéro musical, le seul qui soit directement narratif puisqu'il explique et condense en deux minutes de temps une histoire d'amour, son firmament et son échec, soit la raison pour laquelle le mystérieux Edouard s'est réfugié dans le mutisme. Avec cette scène le mystère se dissipe et la vie, sur le campus, peut reprendre son cours normal. Décidément, derrière le foisonnement de ses arrangements et sa structure très élaborée, Mods est bien, comme on le pressentait, un film futile. Et probablement fier de l’être.

S.K.

(texte initialement publié dans Bref n°57, été 2003)

 http://www.brefmagazine.com/index.html

 

Acheter le dvd de Mods (ici)

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commentaires

Christophe 11/01/2007 23:05

> Chrif : b'en suis le lien de Ska vers la fnac, c'est là que je l'ai acheté ;o)

Chtif 11/01/2007 21:13

pas encore trouvé nulle part de mon côté...

Ska 10/01/2007 14:39

Bon, ben, j'espère que ça te plaira. Comme je l'avait dit dans l'article, le film a pas mal divisé et irrité certains par son maniérisme. Moi, en tout cas, j'adore...

Christophe 10/01/2007 13:33

Ayéééé je l'ai acheté ! Bon, on verra dans 4 à 8 jours.
Il y a deux documentaires auxquels j'ai pensé en lisant cet article : Rude Boy qu'on ne présente plus, et l'excellent Take it or leave it ! sur Madness par Dave Robinson.

Ska 09/01/2007 10:59

Ce fut une sortie assez confidentielle. Du fait de sa durée hors-normes notamment... Le film fut pourtant très défendu par la presse cinéphile (Cahiers du cinéma, Inrockuptibles, Libération, etc.). Ce film a aussi été diffusé sur Arte. En tout cas, il existe en dvd.Chouette B.O. également, éditée par Poplane et qui regroupe 13 titres de garage-rock américain enregistrés entre 1964 et 1967. Des groupes - dont The Seeds, The Alarm Clocks ou Phil and the Frantics - que l'on connait notamment grâce à l'incontournable coffret Nuggets.

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