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28 août 2006 1 28 /08 /août /2006 17:47





AVATARS
(texte initialement publié sur le site Objectif Cinéma)

Il y a un an, j’évoquais l’hypothèse - à propos de Robot Rock des Daft Punk - que rien ne prouvait, dans ce clip, que Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo soient vraiment les motards casqués y jouant de la guitare et de la batterie. Electroma, le premier long métrage réalisé par le duo (après le bel Interstella 5555 de Leiji Matsumoto), vint confirmer à Cannes cette intuition : les deux robots mélancoliques y étaient bel et bien interprétés par des acteurs, ce fait pourtant tout à fait naturel provoquant chez le fan un trouble inédit dans la mesure où il associait forcément - depuis des années - les deux musiciens à ces silhouettes casquées et vêtues de cuir.

Le playback est, entre tout, ce qui trahit le plus l’artificialité du clip. Il est, on le sait, la nécessaire convention des vidéos prétendant saisir live la prestation d’un groupe mais refusant toujours la vérité issue de la captation de concert classique. Quand les deux musiciens de Robot Rock miment l’exécution d’un morceau dont on sait bien qu’ils ne le jouent pas en direct, quand Nick Cave, dans Straight to you d’Anton Corbijn, se détourne ostensiblement d’un pied de micro considéré comme simple accessoire, comme simple point d’arrimage à la scène, le playback - manifeste, exhibé - trahit doublement le mensonge de dispositifs prétendant pourtant retranscrire fidèlement le live.

Le clip nie le plus souvent la véritable expérience du concert. Même ceux dont l’action se déroule lors d’une prestation live (Dirty Boots de Sonic Youth, Dancing in the Dark de Springsteen, déjà évoqués ici) se contentent d’une version studio de la chanson, version souvent aseptisée et débarrassée des imperfections du direct. Dans ces cas-là, le décalage entre l’image et le son ne peut échapper même au moins mélomane des téléspectateurs. Alors si le playback s’institue en règle non contestée, pourquoi ne pas aller plus loin ? Le groupe, l’artiste doivent-ils encore nécessairement apparaître à l’image ? Si l’exécution live du morceau est remplacée par son pendant studio, pourquoi ne pas imaginer aussi, à l’image, le remplacement des artistes par de quelconques avatars, plus jeunes, plus beaux, plus vendeurs ?

C’est cette question que pose un clip astucieux de Johan Renck. Allant plus loin que les vidéos se contentant de présenter des musiciens déguisés en ce qu’ils ne sont pas ou les transposant dans une autre époque (Nirvana dans In Bloom, Weezer dans Buddy Holly, les Red Hot Chili Peppers dans Dani California), Crystal de New Order remplace carrément les membres vieillissants du groupe par de jeunes avatars rejouant le morceau comme s’ils en étaient les véritables auteurs et interprètes. Le groupe, dans ce passage, s’étoffe d’ailleurs de nouveaux membres. Plus jeunes, plus beaux, ils offrent soudain une toute autre image de New Order, comme si les règles de la promotion nécessitaient ce lifting radical. Il ne s’agit même pas de ressembler aux membres originels, tout juste de donner une image crédible et, tant qu’à faire, plus séduisante que celle d’un groupe qui n’a jamais été bien glamour... L’illusion est telle ici que quiconque tomberait sur ce clip sans connaître les visages - et l’âge - des véritables musiciens ne pourrait qu’être bluffé. Crystal propose une captation live jouée par des imposteurs - en playback donc - quand, une dizaine d’années auparavant, la réalisatrice Kathryn Bigelow, pour Touched by the Hand of God, se contentait de filmer New Order dans la même posture live, mais planqué sous les fringues et les perruques eighties d’un groupe de « hair-metal ». Si l’image donnée du groupe, ici méconnaissable, ne le valorisait pas, l’ambiguïté était au moins absente : l’ironie était au cœur du clip de Bigelow, assumée tant le décalage s’avérait flagrant entre la musique synthétique et l’attirail musical hard rock empoigné par les musiciens. Le spectateur ne pouvait être dupe, le clip se donnant d’emblée comme une parodie « post-Spinal Tap ». Rien de tel donc dans Crystal ou Bernard Sumner et ses acolytes ont tout bonnement été remplacés par un chanteur et par des musiciens qui pourraient parfaitement revendiquer la paternité du morceau. Dans les deux cas, en tout cas, les événements survenant à l’écran (interruption par des fans dans l’un, surenchère pyrotechnique dans l’autre) ne viennent jamais parasiter l’écoute du morceau qui - bande playback oblige - continue malgré un flagrant décalage avec ce que montre l’image.


Crystal ne brise jamais l’illusion et radicalise l’intuition brouillonne qu’avaient eu douze ans plus tôt les deux réalisateurs de The Miracle. Dans ce clip de Queen (ici), l’un des derniers où apparut Freddie Mercury, les quatre musiciens étaient remplacés par des enfants les singeant à la mimique près. Dans un jeu d’imitation plutôt réussi - et préfigurant d’une certaine manière l’affront fait à We Will Rock you par la publicité karaoké d’Evian - ces enfants prenaient littéralement les places des quatre membres du groupe. Leur image se superposant à la voix de Mercury et aux solos de Brian May, ils mimaient la prestation, guitares et basses soigneusement débranchées. Mais contrairement à Crystal, le décalage n’était pas assumé jusqu’au bout puisqu’au moment du pont les vrais musiciens de Queen entraient en scène et terminaient le morceau aux côtés de leurs avatars pré-adolescents (évoquant, avec quelques années d’avance, le « Mini-Me » de Mike Myers - celui-là même qui, dans une scène culte de Wayne’s World, chanterait tout son amour pour Queen et pour Bohemian Rhapsody). Si l’irruption du groupe au grand complet permettait de juger sur pièce la qualité de l’imitation, il rétablissait surtout l’ordre des choses et annulait le trouble effleuré juste avant. À l’image, la véritable disparition de Mercury serait pour plus tard : dans l’impuissance à figurer la star que trahissait le montage d’images d’archives de The Show Must Go On, clip ultime au titre symbolique dont la sortie, deux ans plus tard, précéda de peu sa mort...

Quand la majorité des vidéos musicales se contentent de montrer les interprètes se plier à la règle du playback, quand il paraît tout à fait naturel à l’industrie musicale qu’un morceau donne lieu à un clip et qu’un chanteur se prête au jeu de la promo, il est toujours revigorant de voir des avatars figurer l’artiste ou prendre à leur compte les paroles d’une chanson. On pourrait ici penser à la vogue - parfois pénible parce que cédant à la facilité - de clips d’animation mettant en scène un personnage qui n’est autre que le double de celluloïd du chanteur (Damon Albarn dans les clips de Gorillaz, Thomas Fersen dans Deux pieds), mais l’effet n’est pas tel que celui provoqué par la transposition d’un chant dans la bouche d’un(e) autre. Je pense ici particulièrement au beau clip réalisé par Jacques Audiard pour le tonitruant Comme elle vient de Noir Désir.

La plus belle idée de cette vidéo est de ne jamais montrer Bertrand Cantat, mais de faire prendre en charge l’énonciation de paroles rageuses par des femmes anonymes se succédant à l’écran. Cela pourrait s’arrêter là et ça ne serait alors qu’un procédé facile et creux reposant sur un bien basique décalage image/son. Mais Audiard - plus inspiré qu’au cinéma - va plus loin et assume la nature artificielle de son dispositif en le redoublant visuellement. Ce n’est pas un simple karaoké. Les anonymes ne font pas mine de chanter comme quiconque pourrait le faire devant sa glace : non, le playback initial se double en fait, à l’image, d’une nouvelle mise à distance où les « chanteuses » ont pour particularité d’être sourdes-muettes et d’interpréter la chanson devant nous - mais autrement, dans la langue des signes. Même si Cantat est remplacé à l’image, l’effet de sa voix est paradoxalement décuplé car il ne s’agit pas là de soustraire (dans Crystal, on enlevait les originaux pour les remplacer par des copies) mais d’accumuler (plusieurs personnes qui viennent « sur-incarner » une seule et même voix par la beauté chorégraphique de leurs gestes). Extrêmement sensoriel, enivrant, Comme elle vient tire de l’absence du groupe à l’écran une force paradoxale. Et rappelle encore une fois qu’un clip inspiré peut aisément se passer de l’image de celui qui chante.


Les bandes du sous-sol :
http://www.objectif-cinema.com/article.php3?id_article=4185


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commentaires

StephA 03/09/2006 09:03

Ca ne vaut pas Kilie Minogue!Mais bon...

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