Mercredi 14 mai 2008


Le lieu portait le nom d’un mauvais album de Madonna. L’Erotika était logiquement situé à Pigalle, pas loin de l’Elysée Montmartre, de la Cigale, entre phosphorescents sex shops et minables échoppes. Déjà touristique, le quartier, sous les néons fluos. Mais bien moins qu’aujourd’hui, aseptisé, safe, nettoyé des filles et des travestis qui alors y faisaient tache…
Thomas, le chanteur de ce groupe de rock alternatif que tu aimais bien, venait de lancer un nouveau projet. Ce groupe, dont l’album avait été produit par le guitariste de FFF, devait jouer ce samedi-là à l’Erotika. Il s’y produisait assez régulièrement, avais-tu cru comprendre. Dans la semaine, parce que tu avais entendu parler d’invitations à récupérer sur radio 102.3, tu étais allé, un midi, chercher deux places pour le concert.


Ce samedi-là, donc, vous débarquiez à l’Erotika. Vous ne vous étiez pas renseignés. Vous ne saviez pas qu’il ne s’agissait pas vraiment d’une salle de concert. Il avait beau être près de minuit, la salle était vide. Les mecs en sapes chics et les nanas apprêtées qui arrivaient peu à peu ne laissaient planer aucune ambiguïté sur la nature du lieu. De toutes façons, peu de gens, à cette heure, étaient là pour le groupe. D'ailleurs, il était patent qu'il n'allait pas jouer tout suite...
Cela faisait un moment que tu n’étais pas rentré dans une discothèque. Une discothèque, vous auriez dû vous en douter. La musique, crois-tu te souvenir, était médiocre. Boire, il n’y avait que ça à faire. Les consos s'additionnaient encore en francs. Les gens dansaient mollement. L’ennui infusait lentement.

Puis vint l’heure du concert. Son dernier show. Mais, ça, tu ne le savais pas encore.
Sa prestation, tu ne t’en rappelles pas vraiment bien. Le groupe, livrant avec fougue son funk-rock en français, s’amusait, c'est sûr. Devant un public majoritairement indifférent, principalement impatient que les instruments dégagent et que le dancefloor s’électrise. Tu sais pourtant, sitôt les amplis éteints, que vous êtes partis. A l’époque, tu aimais bien moins danser qu’aujourd’hui.


Le surlendemain, un entrefilet dans un journal.
Le chanteur était tombé du toit.
Après le concert, il avait entrepris l’escalade de la façade de l’immeuble. Perché une fois de trop.
Et pendant que tu rentrais, que tu te couchais, que tu t’endormais, à seulement quelques centaines de mètres de toi, il avait glissé.

On l’a un peu oublié aujourd’hui. Les disques de ses deux groupes ne traînent sans doute même plus dans les bacs à soldes. Toi, tu aimes bien, pourtant, les réécouter parfois. Des échos, des larsens d'adolescence...
C’est en recherchant il y a peu les accords de La mouche, chanson qu’il avait reprise en guise de clin d’œil avec son premier groupe - le plus connu - que tu avais incidemment repensé à lui, à cette soirée parisienne lointaine et floue, à cette énième tragédie rock à la con…

 

par Ska publié dans : Songbook
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Commentaires

Waw, ça c'est une histoire triste. J'ai gouglé tant que j'ai pu et impossible de trouver quoi que ce soit avec les éléments de ta note, le Internet aussi semble avoir la mémoire courte. C'était qui ?
commentaire n° : 1 posté par : dpc (site web) le: 14/05/2008 21:45:32
Le chanteur du cri de la mouche, thomas kuhn. Je me rappelle plus très bien de Tomawak. En tout cas, il pourrait concourir pour les morts à la con ;=)
commentaire n° : 2 posté par : Mr J le: 14/05/2008 22:41:57
Voilà, c'est ça... Le cri de la mouche, dont le clavier, au début des années 90, était aussi Camille Bazbaz... Et Tomawak dont l'unique album fut produit, en 1995, par Yarol Poupaud, au sein du label Salam Aleikum (FFF, le premier Ultra Orange, Scratch Massive...).
Du Cri de la mouche, il y a même, pour les plus jeunes d'entre vous, quelques titres en écoute par là :
http://profile.myspace.com/index.cfm?fuseaction=user.viewprofile&friendID=156395420
commentaire n° : 3 posté par : Ska le: 14/05/2008 23:49:41
C'est marrant (enfin pas tant que ça après ce billet), mais je n'ai jamais été trop CDM alors que la scène indé française m'intéressait essentiellement pour ses formations qui groovaient, depuis les hyper funk FFF (avant leur simili virage métal) jusqu'aux jubilatoires Satellites et Négresses vertes, en passant bien entendu par Mano Negra.
Et le cri a toujours été trop faiblard et à peu-près pour moi, trop francaoui, pas assez... basané ? métissé ? Enfin bref, trop chanson française.

En revanche, le fait de savoir qu'il est mort comme ça m'a surpris, je croyais que ce groupe avait été fauché comme d'autres par des pb d'égos et de fric, avec ce sacro-saint Rubicon qui séparait de la "signature" (entendu chez une Major : "ils ont signé, c'est des gros nuls et des vendus").

Mais Ska pourra toujours faire en tirant des larmes aux neuneuils : ce coup-ci, je ne céderai pas ;o)

En tout cas, saches que je compatis à ta douleur, c'est toujours incroyable l'attachement qu'on peut avoir avec des artistes qu'on ne connait "que" par leur musique, mais dont les heurs divers nous soucient autant que s'il s'agissait d'amis proches.

Moi c'était pareil avec Sevran.

:o/ désolé...

7kc 
commentaire n° : 4 posté par : Christophe (site web) le: 15/05/2008 11:35:45
Ma douleur, Christophe ?
Oh hé hein bon, comme disait Nino, faut pas exagérer ! :-)

Quant au Cri de la mouche, je te rejoins complètement sur le fait qu'ils étaient bien moins intéressants, moins novateurs que ceux que tu cites. Mais il y avait de chouettes riffs de guitares, des paroles parfois pas mal troussées, une énergie rock que j'aimais bien. Et puis, oui, ils reprirent à leur sauce La mouche de Polnareff, alors...

J'aimais beaucoup FFF, jusqu'à leur dernier album, Vierge, malheureusement très mauvais (mais avec ce groupe, des souvenirs de concerts incroyables). Des Satellites, j'ai énormément écouté 4, avec des morceaux formidables comme Muzor, Les petites voitures, Lavomatic... Quant à la Mano Negra ou les Négresses vertes, évidemment... Et puis on pourrait, parmi tant d'autres, ajouter à la liste les Zebda première époque ou rayon funk Malka Family...

Et on voudrait nous faire croire qu'il n'y a pas de rock en français... Ou que le revival de ces dernières années est un phénomène nouveau... Tu parles !
commentaire n° : 5 posté par : Ska (site web) le: 15/05/2008 13:10:57
Waw, voilà tout un pan de la musique française que je ne connais pas du tout. FFF bien sûr parce que Barbès, la Mano Negra évidemment, Ultra Orange parce que mon école les avait eus en concert avec FFF pour un de nos festivals de solex en 1996, mais le Cri de la Mouche j'en avais jamais entendu parler. Merci pour la leçon de culture, Ska, ça m'ouvre un peu l'esprit !
commentaire n° : 6 posté par : dpc (site web) le: 15/05/2008 15:18:32
C'est fou ça, dpc pris en flag' de lacune musicale !
(Bon, en vrai, la première fois que j'ai entendu parler de ce groupe, c'était en préparant une itw de Bazbaz. Mais j'étais pas à Paris à l'époque, alors quand même ça aide pas.)
commentaire n° : 7 posté par : Ama-L (site web) le: 15/05/2008 18:27:52
je ne me souviens pas bien de la musique mais je me souviens de la mort du chanteur du cri de la mouche et je me souviens aussi avoir pensé à la même chose que tu décris dans ton texte en apprenant une mort violente dans mon entourage quelques années plus tard: "pendant que j'étais bien tranquille chez moi, il s'est passé ça..." pour moi bizarrement ça a été la chose la plus dure à réaliser. c'est vraiment ce qui a marqué la fin de l'adolescence de nombre d'entre nous. et après ça, cette musique, ce rock qui promettait mais dont le son s'est un peu évanoui dans le brouhaha des tubes crillards qui ont rendu inaudible certaines radios, je l'associe à ce moment et je ne peux guère l'écouter maintenant, comme si c'était un chapitre clos, une étape franchie sur laquelle on ne peut pas revenir. ce dont je me rends compte, là devant ton article, c'est à quel point, à travers la musique, on peut reconstruire sa vie un peu à la façon de Rob Fleming qui classe ses vinyls par ordre autobiographique. on préfèrera se souvenir de la chanson plutôt que de la douleur. moyen mnémotechnicomusical.
commentaire n° : 8 posté par : Marilooz le: 16/05/2008 03:27:32
Moi aussi, cela fait partie de mes lacunes... Mais le texte m'a cueilli...
A part un détail qui m'aurait attiré toutes les huées (heureusement que je passe plus tard, les tiennes me suffiront...) : je suis un inconditionnel de Madonna.
Et ne me réponds pas  : personne n'est parfait. S'il te plaît :-)
commentaire n° : 9 posté par : D (site web) le: 14/06/2008 02:35:32

Commentaires

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